The Project Gutenberg eBook of De la terre à la lune, par Jules Verne.

  Published:2026-07-30 02:15:19   Author: Site admin   Leave a comment
De la Terre à la LuneTrajet Directen 97 Heures 20 MinutesparJules VerneI, II, III, IV, V, VI, VII, V miniature figures for 3 year olds。

De la Terre à la Lune
Trajet Direct
en 97 Heures 20 Minutes


par

Jules Verne



I,miniature figures for 3 year olds II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XIII, XIV, XV, XVI, XVII, XVIII, XIX, XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVII, XXVIII

I

LE GUN-CLUB

Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club trèsinfluent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. Onsait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez cepeuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simplesnégociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application deWest-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôtdans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et commeeux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,les millions et les hommes.

Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armesatteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirentdes dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portéesinconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou deplein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurscanons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets depoche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.

Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciensdu monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et lesAllemands métaphysiciens,—de naissance. Rien de plus naturel, dèslors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leuraudacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moinsutiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plusadmirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, deDahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille deBeaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivauxd'outre-mer.

Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, lesartilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Unioncélébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mincemarchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit latête à calculer des trajectoires insensées.

Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain quila partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deuxsecrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureaufonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le clubest constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventaun nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premierqui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement«Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit centtrente-trois membres effectifs et trente mille cinq centsoixante-quinze membres correspondants.

Une condition sine qua nonétait imposée à toute personne quivoulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme àfeu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers àquinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets nejouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs lesprimaient en toute circonstance.

«L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateursdu Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «enraison directe du carré des distances» atteintes par leursprojectiles!

Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelletransportée dans l'ordre moral.

Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genrele génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent desproportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà deslimites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutesces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instrumentsde l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.

Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance detrois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc etsoixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, lesprojectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à septmilles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc prèsde trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq centskilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux ettrois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire uneépreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenterl'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et àchaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, àCoutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autrequi, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, cecanon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dixennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna oud'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vubien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, unprojectile conique lancé par un canon rayé atteignit centsoixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un bouletRodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemmentmeilleur. Il faut mentionner également un mortier formidableinventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel duGun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, àson coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,—enéclatant, il est vrai!

Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussiadmettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par lestatisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sousles boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun deceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille troiscent soixante-quinze hommes et une fraction.

A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'uniquepréoccupation de cette société savante fut la destruction del'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement desarmes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleursfils du monde.

Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'entinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leurpersonne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux quidébutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient surleur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les nomsfiguraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent laplupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoiresen caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à lacollection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans leGun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,et seulement deux jambes pour six.

Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ilsse sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataillerelevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectilesdépensés.

Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée parles survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, lesmortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dansles parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonnierspoussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, lesvêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et leGun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.

Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bienencore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombesgigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,les domestiques dormaient dans les antichambres, les journauxmoisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient deronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaientdans les rêveries de l'artillerie platonique!

«C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que sesjambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien àfaire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est letemps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeusesdétonations?

—Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant àse détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayerdevant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement deSherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, lesgénéraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!

—Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruellesdéceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerceau maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs debataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans unedéplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché dedonner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, cen'étaient pas les poches qui lui manquaient.

«Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas unnuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la sciencede l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin uneépure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changerles lois de la guerre!

—Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement audernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

—Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'étudesmenées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pastravailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblents'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux Tribune[Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive àpronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissementscandaleux des populations!

—Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujoursen Europe pour soutenir le principe des nationalités!

—Eh bien?

—Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et sil'on acceptait nos services...

—Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profitdes étrangers!

—Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta lecolonel.

—Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne fautmême pas songer à cet expédient.

—Et pourquoi cela? demanda le colonel.

—Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement quicontrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là nes'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoirservi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on nesaurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!Or, c'est tout simplement...

—Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de sonfauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisqueles choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ouà distiller de l'huile de baleine!

—Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, cesdernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas auperfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne serencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphèrene s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pasune difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerreà quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas unseul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris dudroit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

—Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas cebonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, seproduisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilitéaméricaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

—Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.

—Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

—Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec unenouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre etl'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela auprofit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher siloin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenuautrefois aux Anglais?

—Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sabéquille.

—Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tourn'appartiendrait-elle pas aux Américains?

—Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

—Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

—Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'ilavait sauvées de la bataille.

—Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'aque faire de compter sur ma voix!

—Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueuxinvalides.

—En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne mefournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champde bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je coursm'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

—Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs del'audacieux J.-T. Maston.

Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus enplus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand unévénement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cerclerecevait une circulaire libellée en ces termes:

Baltimore, 3 octobre.

Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collèguesqu'à la séance du 5 courant il leur fera une communication denature à les intéresser vivement. En conséquence, il les prie,toute affaire cessante, de se rendre à l'invitation qui leur estfaite par la présente.

Très cordialement leurIMPEY BARBICANE, P. G.-C.

II

COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE

Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressaitdans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres ducercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leurprésident. Quant aux membres correspondants, les express lesdébarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand quefût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouverplace; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond descouloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontraitle simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant àgagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importantecommunication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevéesdans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].

Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pasobtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ciétait exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, lesmagistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville éluspar la population.] avaient dû se mêler à la foule de leursadministrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. Dehautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiersservaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Despanoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, detoutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur lesmurs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flammed'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que desgirandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis enfaisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles decanons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, lesplaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments derefouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers deprojectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils del'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition etlaissaient à penser que leur véritable destination était plusdécorative que meurtrière.

A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, unmorceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,précieux débris du canon de J.-T. Maston.

A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatresecrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur unaffût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'unmortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle dequatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorteque le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»[Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fortagréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque detôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goûtexquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre àdétonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant lesdiscussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait àpeine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.

Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme lescirconvallations d'un retranchement, formaient une succession debastions et de courtines où prenaient place tous les membres duGun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur lesremparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eûtpas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.

Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme unchronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractèreinébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportantdes idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordistecolonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes auxStuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciensCavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seulbloc.

Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montrafertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribuapuissamment aux progrès de cette arme, et donna aux chosesexpérimentales un incomparable élan.

C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exceptiondans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentuéssemblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains del'énergie, de l'audace et du sang-froid.

En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégagerl'X de son imperturbable physionomie.

Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grandesalle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressasubitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton unpeu emphatique, prit la parole en ces termes:

«Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde estvenue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettabledésœuvrement. Après une période de quelques années, si pleined'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net surla route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bienvenue...

—Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.

—Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.

—Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans lescirconstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorableinterrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que noscanons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre sonparti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activitéqui nous dévore!

L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.Elle redoubla d'attention.

«Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je mesuis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous nepourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXesiècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pasde la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et demes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dansune entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ceprojet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; ilest digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquerde faire du bruit dans le monde!

—Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.

—Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

—N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.

—Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, dem'accorder toute votre attention.

Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un gesterapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'unevoix calme:

«Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, outout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si jeviens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-êtreréservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, etson nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grandpays de l'Union!

—Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.

—On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, sonrôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressédes cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même ellene surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a donné de notresatellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir lesmagnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En unmot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; maisjusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.

[* Deσελἡνη,mot grec qui signifie Lune.]

Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.

«Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots commentcertains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIesiècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux deshabitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia leVoyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès, aventurierespagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cetteexpédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, unautre Français—ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune—, le nomméFontenelle, écrivit la Pluralité des Mondes, un chef-d'œuvre en sontemps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!Vers 1835, un opuscule traduit du New York Americanraconta que SirJohn Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire desétudes astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné parun éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingtsyards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alorsil aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaientdes hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, desmoutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avecdes ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cettebrochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure futpubliée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège deRome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnutque c'était une mystification scientifique, et les Français furent lespremiers à en rire.

—Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un casusbelli!...

—Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer cerapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, ettrente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune aprèsdix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentativesprécédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'unécrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.J'ai nommé Poe!

—Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par lesparoles de son président.

—J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appelleraipurement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir desrelations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je doisajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre encommunication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, ungéomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans lessteppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établird'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurslumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appeléle «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disaitle géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cettefigure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,répondront par une figure semblable, et la communication une foisétablie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra des'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètreallemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'iciaucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais ilest réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapportavec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.

Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Iln'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevépar les paroles de l'orateur.

«Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.

Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus graveson discours interrompu:

«Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuisquelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraientparvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plusque, d'une façon générale, la force de résistance des canons et lapuissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partantde ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareilsuffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il neserait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.

A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrineshaletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calmeprofond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerreéclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, quifit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il nele pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint àse faire entendre.

«Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la questionsous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculsindiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesseinitiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, etdirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai doncl'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cettepetite expérience!

III

EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE

Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières parolesde l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quellesuccession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et detoutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouchescriaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher dessalles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peutsurprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurscanons.

Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminants'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mainsde ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moinssurexcitée.

Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot«impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé dedictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quantaux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankeene se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chosedite, chose faite.

La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Unevéritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la populationdu Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, leshurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.

Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, laLune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de sonintense irradiation les feux environnants. Tous les Yankeesdirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns lasaluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; dehuit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortuneà vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une ladyde haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon depropriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à cesaudacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Etpourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façonassez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais forten usage parmi les nations civilisées.

Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il semaintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; lemagistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, leshommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression toutfait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remuésdans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprisenationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés parles eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassinsregorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacunconversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-roomsdevant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleurjaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui segrisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.Littéralement, en anglais: thorough knock me down.] » dans lessombres tavernes du Fells-Point.

Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le présidentBarbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Unhercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La fouleabandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads del'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, quiconvergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coinsdes États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soiréemémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Lesgrandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutesprenaient leur part de ce délire. En effet, les trente millecorrespondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communicationdu 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroless'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les filstélégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse dedeux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Centmille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. Onpeut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant lesÉtats-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent unseul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,battirent de la même pulsation.

Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ilsl'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politiqueou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un mondeachevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pasencore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïdeterrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet àl'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une séried'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait lesderniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns mêmesemblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblementl'équilibre européen.

Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; lesrecueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés parles sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortirles avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «laSociété américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Sociétégéographique et statistique» de New York, «la Société philosophiqueaméricaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» deWashington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations auGun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.

Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombred'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut mêmepas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansonsqui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idéed'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leurauteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleineflexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants àle garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont onne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, àpartir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelquechose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à unhomme.

Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'unetroupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation deMuch ado about nothing[Beaucoup de bruit pour rien, une descomédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dansce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureuxdirecteur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreusecomédie par As you like it[Comme il vous plaira, deShakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettesphénoménales.

IV

RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovationsdont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collèguesdans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint deconsulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyensmécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cettegrande expérience.

Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut doncrédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans leMassachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université desÉtats-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là setrouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne lapuissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleused'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cetétablissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiancedu Gun-Club.

Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue ences termes:

Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,à Baltimore.

«Cambridge, 7 octobre.

«Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire deCambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureaus'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le textele mot expedient, qui est absolument intraduisible en français.] derépondre comme suit:

«Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

«1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

«2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de sonsatellite?

«3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura étéimprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quelmoment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un pointdéterminé?

«4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans laposition la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

«5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné àlancer le projectile?

«6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment oùpartira le projectile?

«Sur la première question:—Est-il possible d'envoyer un projectiledans la Lune?

«Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'onparvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze milleyards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse estsuffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de lapesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cetteaction est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur duboulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement aumoment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En cemoment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, iltombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. Lapossibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'enginemployé.

«Sur la deuxième question:—Quelle est la distance exacte qui séparela Terre de son satellite?

«La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bienune ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cetteconséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans sonapogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plusgrande et sa plus petite distance est assez considérable, dansl'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans sonapogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq centcinquante-deux milles (—99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans sonpérigée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept millesseulement (— 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huitmille huit cent quatre-vingt-quinze milles (— 11,630 lieues), ou plusdu neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lunequi doit servir de base aux calculs.

«Sur la troisième question:—Quelle sera la durée du trajet duprojectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'ilrencontre la Lune en un point déterminé?

«Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douzemille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il nemettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; maiscomme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il setrouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent millesecondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pouratteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se fontéquilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante millesecondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treizeminutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.

«Sur la quatrième question:—A quel moment précis la Lune seprésentera-t-elle dans la position la plus favorable pour êtreatteinte par le projectile?

«D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisirl'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le momentoù elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'unedistance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neufmilles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux centquatorze mille neuf cent soixante-seize milles (—86,410 lieues).Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouvepas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deuxconditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre lacoïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureusecirconstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira cesdeux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire àsa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps auzénith.

«Sur la cinquième question:—Quel point du ciel devra-t-on viser avecle canon destiné à lancer le projectile?

«Les observations précédentes étant admises, le canon devra êtrebraqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situéverticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de lasorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et leprojectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attractionterrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il fautque ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison decet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° delatitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globecomprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, danslesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28edegré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avancevers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait êtrenécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.

«Sur la sixième question:—Quelle place la Lune occupera-t-elle dansle ciel au moment où partira le projectile?

«Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, quiavance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinqsecondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre foisce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingtsecondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant ladurée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenircompte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement derotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'aprèsavoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doitajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjàmentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec laverticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.

«Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire deCambridge par les membres du Gun-Club.

«En résumé:

«1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° delatitude nord ou sud.

«2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

«3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douzemille yards par seconde.

«4º Il devra être lancé le 1erdécembre de l'année prochaine, à onzeheures moins treize minutes et vingt secondes.

«5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

«Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard lestravaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérerau moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions depérigée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.

«Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leurdisposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint parla présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

«Pour le bureau:

«J.-M. BELFAST,
«Directeur de l'Observatoire de Cambridge.

V

LE ROMAN DE LA LUNE

Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à cecentre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriadesd'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peuà peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loid'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errantsjusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leursaffinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dontsont parsemées les profondeurs du ciel.

Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour deleur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit àtourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volumediminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,centre de l'amas nébuleux.

En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autresmolécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenserà sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, etgraviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. Lanébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq milleactuellement, était formée.

Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ontnommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

[* Du mot grec:γαλαχτος, qui signifie lait.]

Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huitmillions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Lediamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui duSoleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, cellequi s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquelsest due la formation de l'univers se seraient successivement accomplisà ses yeux.

En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de moléculesmobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travailde concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, sefût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivéoù la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, quitend à repousser les molécules vers le centre.

Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux del'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à sebriser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieursanneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, cesanneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour dela masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulositéssecondaires, c'est-à-dire en planètes.

Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur cesplanètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleilet donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines deces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule àl'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse àl'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à laplanète, et de la planète au satellite, on a toute la série destransformations subies par les corps célestes depuis les premiersjours du monde.

Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, etcependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, àla nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'ilparaisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, carsa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour delui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes auxpremiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche deces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulentrégulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débriserrants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont letélescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.[Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse enfaire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pasgymnastique.]

De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptiquepar la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leurtour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moinsimportants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que legénie audacieux des Américains prétendait conquérir.

L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectaclerapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagéavec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleilest fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent sescontemplateurs à baisser les yeux.

La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisammentvoir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieuxApollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ontcompris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de laTerre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jourset demi environ.].

Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chastedéesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaientAstarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latoneet de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visitesmystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légendemythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Luneavant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité parPlutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant etcette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorableSéléné.

Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, enun mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants ensélénographie.

Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirentcertaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Siles Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où laLune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragmentdétaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fitun miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, sid'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par laTerre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait surlui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défautd'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois quirégissent l'astre des nuits.

Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Luneétait éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritableexplication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'unelumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de sonmouvement de rotation était égale à celle de son mouvement derévolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présentetoujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'èrechrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparentsdu satellite de la Terre.

Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrentaux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités quesubit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'actiondu Soleil. Puis Copernic [Voir Les Fondateurs de l'Astronomiemoderne, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], auXVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement lesystème du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corpscélestes.

A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais desa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors queGalilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certainesphases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteurmoyenne de quatre mille cinq cents toises.

Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautesaltitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioliles reporta à sept mille.

Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neufcents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne desdifférentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschellse trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pourrésoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévationdes montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sontau-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus dedeux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la merest de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois millehuit cent et une toises la surface du disque lunaire.

En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astreapparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellementvolcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfractiondans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut quel'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absenced'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que lesSélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir uneorganisation spéciale et différer singulièrement des habitants de laTerre.

Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plusperfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas unpoint de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deuxmille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface estla treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions dekilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volumedu sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapperà l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loinencore leurs prodigieuses observations.

Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disqueapparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, etpendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plusgrande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de lanature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusésentre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours descratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milleset une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrentdes rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommerainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des litsdesséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'unemanière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, unjour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également dereconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surfacede la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui lesconsidéra comme un système de fortifications élevées par lesingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et biend'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'aprèsune communication directe avec la Lune.

Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendreà cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faibleque celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciablesur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumièrecendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleilrenvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disquelunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissantdans ses première et dernière phases.

Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de laTerre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points devue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.

VI

CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS

La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre àl'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre desnuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Luneapparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eûtencore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut lalionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les«étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent lesvieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait unrôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance despremiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ilseussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise desélénomanie.

De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialementles questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre del'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée etapprouvée sans réserve.

Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plusbornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuseserreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes lesformes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossibled'être un âne...en astronomie.

Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer ladistance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de lacirconstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par lamesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait lesétonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignesdroites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvaitimmédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien dedeux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles(— 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaientpas de soixante-dix milles (— 30 lieues).

A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deuxmouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le seconddit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deuxdans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la duréede la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met àrevenir à une même étoile.].

Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à lasurface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'unenuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois centcinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, laface tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec uneintensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatreheures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clartéqui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cetteparticularité que les mouvements de rotation et de révolutions'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et trèsprobablement à tous les autres satellites.

Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaientpas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même faceà la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps detemps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:«Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table demanière à toujours en regarder le centre; quand votre promenadecirculaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de lasalle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de lacomparaison.

Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'uncertain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé«libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de sondisque, soit les cinquante-sept centièmes environ.

Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur del'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour dela Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de lesinstruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinitéd'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel laLune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de laTerre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente sesdifférentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est enopposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sontsur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvellequand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'ellese trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans sonpremier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleilet la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.

Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques deconjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. Enconjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipsesn'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivantlequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,sur le plan suivant lequel se meut la Terre.

Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus del'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit àcet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitudedu lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pourlesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placerdirectement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sontnécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles etl'équateur. De là cette recommandation importante de tenterl'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afinque le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsiplus vite à l'action de la pesanteur. C'était une conditionessentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas depréoccuper vivement l'opinion publique.

Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de laTerre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même auxignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un desfoyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètesaussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelleprouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il étaitbien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée dela Terre, et plus rapprochée dans son périgée.

Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce quepersonne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes sevulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintesillusoires, furent moins faciles à déraciner.

Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Luneétait une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongéeautour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenuedans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaientexpliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dontils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisaitobserver que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a quepeu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.

D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaientcertaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu direque, depuis les observations faites au temps des Califes, sonmouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ilsen déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à uneaccélération de mouvement devait correspondre une diminution dans ladistance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant àl'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour lesgénérations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs deLaplace, un illustre mathématicien français, cette accélération demouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'unediminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les sièclesà venir.

Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient sondisque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir desdivers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autresprétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf centcinquante avaient amené des changements notables, tels quecataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ilscroyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur lesdestinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contrepoids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite étaitrattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avecle docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui estentièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçonsnaissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant ledernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à cesvulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certainscourtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ilsn'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveaucontinent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillonétoilé des États-Unis d'Amérique.

VII

L'HYMNE DU BOULET

L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7octobre, traité la question au point de vue astronomique; ils'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors queles difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autrepays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.

Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le seindu Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séancesélucider les trois grandes questions du canon, du projectile et despoudres; il fut composé de quatre membres très savants sur cesmatières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, legénéral Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.

Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pastroubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatremembres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwicheset de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume àson crochet de fer, et la séance commença.

Barbicane prit la parole:

«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plusimportants problèmes de la balistique, cette science par excellence,qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancésdans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés àeux-mêmes.

—Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'unevoix émue.

—Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrercette première séance à la discussion de l'engin...

—En effet, répondit le général Morgan.

—Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a sembléque la question du projectile devait primer celle du canon, et que lesdimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.

—Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.

La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passémagnifique.

«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raisonde donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer àun point de vue purement moral.

Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement lacuriosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus viveattention aux paroles de J.-T. Maston.

«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisseraide côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que leboulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la pluséclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'ellese résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plusrapproché du Créateur!

—Très bien! dit le major Elphiston.

—En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et lesplanètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitessesterrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui nesont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse del'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, lavitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse dessatellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous lavitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et deschevaux les plus rapides!

J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriquesen chantant cet hymne sacré du boulet.

«Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenezsimplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesantvingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite quel'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement detranslation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, ildépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation dela bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il faitdeux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,quatorze milles à la minute (— 6 lieues), huit cent quarante milles àl'heure (— 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (— 8,640lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans lemouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-sixmille cinq cents milles par an (— 3,155,760 lieues). Il mettrait donconze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du mondesolaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nosmains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous lelancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! bouletsuperbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçulà-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!

Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de sescollègues.

«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à lapoésie, attaquons directement la question.

—Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbantchacun une demi-douzaine de sandwiches.

—Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; ils'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards parseconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en cemoment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morganpourra nous édifier à cet égard.

—D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant laguerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous diraidonc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux millecinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initialede cinq cents yards à la seconde.

—Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiadà ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.

—La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ontjamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

—Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon del'est son redoutable crochet.

—Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient lavitesse maximum atteinte jusqu'ici?

—Oui, répondit Morgan.

—Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortiern'eût pas éclaté...

—Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un gestebienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huitcents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour uneautre séance la discussion des moyens destinés à produire cettevitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur lesdimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'ilne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!

—Pourquoi pas? demanda le major.

—Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit êtreassez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il enexiste toutefois.

—Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importanteencore.

—Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.

—Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de neplus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcoursjusqu'au moment où il atteindra le but.

—Hein! firent le général et le major, un peu surpris de laproposition.

—Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ounotre expérience ne produira aucun résultat.

—Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile desdimensions énormes?

—Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instrumentsd'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopeson est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, età ramener la Lune à quarante milles environ (— 16 lieues). Or, àcette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sontparfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissancede pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exercequ'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroirréfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'onpuisse porter les grossissements au-delà de cette limite.

—Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vousà votre projectile un diamètre de soixante pieds?

—Non pas!

—Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

—Parfaitement.

—Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.

—Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens àdiminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de laLune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?

—Évidemment.

—Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir untélescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.

—Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon desimplifier les choses!... Et quel grossissement espérez-vous obtenirainsi?

—Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune àcinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'aurontplus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.

—Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neufpieds de diamètre?

—Précisément.

—Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,qu'il sera encore d'un poids tel, que...

—Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en cegenre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pasprogressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, onobtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenantsque les nôtres.

—Par exemple! répliqua Morgan.

—Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.

—Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples àl'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople parMahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaientdix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.

—Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un groschiffre!

—A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fortSaint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq centslivres.

—Pas possible!

—Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortierlançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.

—Très bien! dit J.-T. Maston.

—Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer desboulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectilesd'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné enportée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos effortsde ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, àdécupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers deMalte.

—C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous doncemployer pour le projectile?

—De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.

—Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

—N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fontesuffira.

—Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur estproportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf piedsde diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!

—Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

—Creux! ce sera donc un obus?

—Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et deséchantillons de nos productions terrestres!

—Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un bouletplein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserverune certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner unpoids de cinq mille livres.

—Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.

—Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, undiamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds aumoins.

—Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, ilne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffiradonc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pressiondes gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doitavoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séancetenante.

—Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.

Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; onvit apparaître sous la plume des \(\pi\) et des \(x\) élevés à ladeuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, unecertaine racine cubique, et dit:

«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.

—Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

—Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.

—Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assezembarrassé.

—Employer un autre métal que la fonte.

—Du cuivre? dit Morgan.

—Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vousproposer.

—Quoi donc? dit le major.

—De l'aluminium, répondit Barbicane.

—De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.

—Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenirl'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheurde l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, lafusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaillefacilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisquel'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois foisplus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pournous fournir la matière de notre projectile!

—Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujourstrès bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

—Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix derevient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?

—Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux centquatre-vingts dollars (— environ 1,500 francs); puis elle est tombéeà vingt-sept dollars (— 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neufdollars (— 48.75 F).

—Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pasfacilement, c'est encore un prix énorme!

—Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

—Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.

—Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un bouletde cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trentecentimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseurpèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre centquarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit àdix-neuf mille deux cent cinquante livres.

—Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.

—Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'àdix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera...

—Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (—928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mesamis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous enréponds.

—Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.

—Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.

—Adopté, répondirent les trois membres du Comité.

—Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouveradans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera surlui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.

Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectileétait définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de lapensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leurdonnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!

VIII

L'HISTOIRE DU CANON

Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effetau-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'unboulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On sedemandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initialesuffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la secondeséance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.

Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devantde nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océande thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sanspréambule.

«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper del'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa compositionet de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner desdimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez doncm'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je neles crains pas!

Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.

«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nousa conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à unobus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt millelivres.

—Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.

—Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dansl'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forcesindépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et laforce d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. Larésistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peuimportante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles(— 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assezcourt pour que la résistance du milieu soit regardée commeinsignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-direà la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminueraen raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que laphysique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à lasurface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve laLune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes deligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transportéà deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrementdit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à unedemi-ligne environ dans la première seconde. C'est presquel'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette actionde la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la forced'impulsion.

—Voilà la difficulté, répondit le major.

—La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de lalongueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-cin'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous doncaujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu quenous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsidire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.

—Tout ceci est évident, répondit le général.

—Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormesColumbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nousallons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous seronsforcés d'adopter.

—Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demandeun canon d'un demi-mille au moins!

—Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.

—Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.

—Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

—Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraimentpourquoi vous me taxez d'exagération.

—Parce que vous allez trop loin!

—Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais allertrop loin!

La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.

«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'unegrande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente desgaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépassercertaines limites.

—Parfaitement, dit le major.

—Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement lalongueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.

—Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.

—J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cetteproportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt millelivres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq piedset un poids de sept millions deux cent mille livres.

—C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!

—Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me proposede quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf centspieds.

Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoinscette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,fut définitivement adoptée.

«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.

—Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

—Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur unaffût? demanda le major.

—Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

—Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cetengin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, etenfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et àchaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance duterrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme serasoigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'estl'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de lapièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, ettoute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.

—Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

—Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatientami.

—Et pourquoi?

—Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, unobusier ou un mortier?

—Un canon, répliqua Morgan.

—Un obusier, repartit le major.

—Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.

Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacunpréconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiadtiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Cesera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera unmortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dixdegrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, ilcommuniquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumuléedans ses flancs.

—Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

—Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-ilrayé?

—Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initialeénorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement descanons rayés que des canons à âme lisse.

—C'est juste.

—Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.

—Pas tout à fait encore, répliqua le président.

—Et pourquoi?

—Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

—Décidons-le sans retard.

—J'allais vous le proposer.

Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine desandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'unegrande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.

—Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme ilfaudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pasl'embarras du choix.

—Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de laColumbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire centparties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

—Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition adonné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûteraittrop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'ilfaut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que lafonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?

—Parfaitement, répondit Elphiston.

—En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins quele bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans desmoules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à lafois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière estexcellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au sièged'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingtminutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.

—Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.

—Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,je vous en réponds.

—On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.Maston.

—Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre dignesecrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf centspieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six piedsd'épaisseur.

—A l'instant», répondit J.-T. Maston.

Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec unemerveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (—68,040,000kg).

—Et à deux centsla livre (— 10 centimes), il coûtera?...

—Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (—13,608,000 francs).

J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un airinquiet.

«Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que jevous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manquerontpas!

Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoirremis au lendemain soir sa troisième séance.

IX

LA QUESTION DES POUDRES

Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avecanxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, lalongueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudrenécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dontl'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouerson rôle dans des proportions inaccoutumées.

On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre futinventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sagrande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cettehistoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudren'a été inventée par personne; elle dérive directement des feuxgrégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélangesfusants, se sont transformés en mélanges détonants.

Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de lapoudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de laquestion soumise au Comité.

Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (— 900 grammes [Lalivre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatrecents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'unetempérature portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espacede quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumesdes gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Quel'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sontcomprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.

Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand lelendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au majorElphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer pardes chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet devingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston entermes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seizelivres de poudre seulement.

—Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.

—Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploieque soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit centslivres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres depoudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Cesfaits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-mêmedans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.

—Parfaitement, répondit le général.

—Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ceschiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poidsdu boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour unboulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canonsordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers dupoids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieude trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a étéréduite à cent soixante livres seulement.

—Où voulez-vous en venir? demanda le président.

—Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet serasuffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

—Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses,répliqua le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt desquantités de poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur.Seulement je tiens à constater que, pendant la guerre, et pour lesplus gros canons, le poids de la poudre a été réduit, aprèsexpérience, au dixième du poids du boulet.

—Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider laquantité de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'ilest bon de s'entendre sur sa nature.

—Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sadéflagration est plus rapide que celle du pulvérin.

—Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très brisante et finitpar altérer l'âme des pièces.

—Bon! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire unlong service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne couronsaucun danger d'explosion, il faut que la poudre s'enflammeinstantanément, afin que son effet mécanique soit complet.

—On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon àmettre le feu sur divers points à la fois.

—Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manœuvre plusdifficile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprimeces difficultés.

—Soit, répondit le général.

—Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait unepoudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon desaule simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudreétait dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main,renfermait dans une grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène,déflagrait instantanément, et, quoique très brisante, ne détérioraitpas sensiblement les bouches à feu.

—Eh bien! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas àhésiter, et que notre choix est tout fait.

—A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or», répliqua le majoren riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de sonsusceptible ami.

Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Illaissait parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi secontenta-t-il simplement de dire:

«Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?

Les trois membres du Gun-Club entre-regardèrent un instant.

«Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

—Cinq cent mille, répliqua le major.

—Huit cent mille livres! » s'écria J.-T. Maston.

Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. Eneffet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesantvingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze milleyards par seconde. Un moment de silence suivit donc la tripleproposition faite par les trois collègues.

Il fut enfin rompu par le président Barbicane.

«Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ceprincipe que la résistance de notre canon construit dans desconditions voulues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorableJ.-T. Maston en lui disant qu'il a été timide dans ses calculs, et jeproposerai de doubler ses huit cent mille livres de poudre.

—Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sachaise.

—Tout autant.

—Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille delongueur.

—C'est évident, dit le major.

—Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes [Un peu moins de800 mètres cubes.] environ; or, comme votre canon n'a qu'unecontenance de cinquante-quatre mille pieds cubes [Deux mille mètrescubes.], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longuepour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisanteimpulsion.

Il n'y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regardaBarbicane.

«Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à sixmilliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?

—Mais alors comment faire? demanda le général.

—C'est très simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre,tout en lui conservant cette puissance mécanique.

—Bon! mais par quel moyen?

—Je vais vous le dire», répondit simplement Barbicane.

Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.

«Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cettemasse de poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vousconnaissez tous cette matière curieuse qui constitue les tissusélémentaires des végétaux, et qu'on nomme cellulose.

—Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

—Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de puretéparfaite dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autrechose que le poil des graines du cotonnier. Or, le coton, combinéavec l'acide azotique à froid, se transforme en une substanceéminemment insoluble, éminemment combustible, éminemment explosive.Il y a quelques années, en 1832, un chimiste français, Braconnot,découvrit cette substance, qu'il appela xyloïdine. En 1838, un autreFrançais, Pelouze, en étudia les diverses propriétés, et enfin, en1846, Shonbein, professeur de chimie à Bâle, la proposa comme poudrede guerre. Cette poudre, c'est le coton azotique...

—Ou pyroxyle, répondit Elphiston.

—Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.

—Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cettedécouverte? s'écria J.-T. Maston, poussé par un vif sentimentd'amour-propre national.

—Pas un, malheureusement, répondit le major.

—Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui diraique les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés àl'étude de la cellulose, car le collodion, qui est un des principauxagents de la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissousdans l'éther additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard,alors étudiant en médecine à Boston.

—Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'écria lebruyant secrétaire du Gun-Club.

—Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez sespropriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec laplus grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique fumant[Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répandd'épaisses fumées blanchâtres.], pendant quinze minutes, puis lavé àgrande eau, puis séché, et voilà tout.

—Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

—De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuseà nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon;son inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deuxcent quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peutl'enflammer sur de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le tempsde prendre feu.

—Parfait, répondit le major.

—Seulement il est plus coûteux.

—Qu'importe? fit J.-T. Maston.

—Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre foissupérieure à celle de la poudre. J'ajouterai même que, si l'on y mêleles huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissanceexpansive est encore augmentée dans une grande proportion.

—Sera-ce nécessaire? demanda le major.

—Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu deseize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent millelivres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinqcents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matièren'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. Decette façon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourirsous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre sonvol vers l'astre des nuits!

A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jetadans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et ill'aurait défoncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.

Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et sesaudacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient derésoudre la question si complexe du projectile, du canon et despoudres. Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.

«Un simple détail, une bagatelle», disait J.-T. Maston.

[NOTA—Dans cette discussion le président Barbicane revendique pourl'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitudede deux noms.

En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idéed'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodionétait connu en 1846. C'est à un Français, un esprit très distingué,un savant tout à la fois peintre, poète, philosophe, helléniste etchimiste, M. Louis Ménard, que revient l'honneur de cette grandedécouverte.—J. V.]

X

UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS

Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindresdétails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour lesdiscussions du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grandeexpérience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, lesdifficultés mécaniques à résoudre, en un mot, «sa mise en train»,voilà ce qui le passionnait au plus haut degré.

Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux etleur achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vided'émotions; l'emplacement à choisir pour le forage, la construction dumoule, la fonte de la Columbiad, son chargement très périlleux,c'était là plus qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique.Le projectile, une fois lancé, échapperait aux regards en quelquesdixièmes de seconde; puis, ce qu'il deviendrait, comme il secomporterait dans l'espace, de quelle façon il atteindrait la Lune,c'est ce qu'un petit nombre de privilégiés verraient seuls de leurspropres yeux. Ainsi donc, les préparatifs de l'expérience, lesdétails précis de l'exécution en constituaient alors le véritableintérêt.

Cependant, l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut toutd'un coup surexcité par un incident.

On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projetBarbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, siextraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas êtrel'unanimité. Un seul homme, un seul dans tous les États de l'Union,protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence,à chaque occasion; et la nature est ainsi faite, que Barbicane futplus sensible à cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements detous les autres.

Cependant, il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venaitcette inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle etd'ancienne date, enfin dans quelle rivalité d'amour-propre elle avaitpris naissance.

Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainemententraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant commeBarbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un purYankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitaitPhiladelphie.

Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerrefédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés;celui-là destiné à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point selaisser percer. De là une transformation radicale de la marine dansles États des deux continents. Le boulet et la plaque luttèrent avecun acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'épaississantdans une proportion constante. Les navires, armés de piècesformidables, marchaient au feu sous l'abri de leur invulnérablecarapace. Les Merrimac, les Monitor, les Ram-Tenesse, lesWeckausen[Navires de la marine américaine.] lançaient desprojectiles énormes, après s'être cuirassés contre les projectiles desautres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leurfît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.

Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut ungrand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, etl'autre forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait uncourant d'idées essentiellement opposé.

Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventaitune nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percerdes trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tousles instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissaitdans les rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrablecontre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes deNicholl, comme un projectile qui le perçait de part en part.

Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savantsauraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes degéométrie; mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fortheureusement pour ces citoyens si utiles à leur pays, une distance decinquante à soixante milles les séparait l'un de l'autre, et leursamis hérissèrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrèrentjamais.

Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, onne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une justeappréciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que lacuirasse devait finir par céder au boulet.

Néanmoins, il y avait doute pour les hommes compétents. Aux dernièresexpériences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent seficher comme des épingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-là, leforgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez demépris pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard auxboulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine duten rabattre. En effet ces projectiles, quoique animés d'une vitessemédiocre [Le poids de la poudre employée n'était que 1/12 du poids del'obus.], brisèrent, trouèrent, firent voler en morceaux les plaquesdu meilleur métal.

Or, les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoirrester au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nichollterminait une nouvelle cuirasse d'acier forgé! C'était unchef-d'œuvre dans son genre; elle défiait tous les projectiles dumonde. Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, enprovoquant le président du Gun-Club à la briser. Barbicane, la paixétant faite, ne voulut pas tenter l'expérience.

Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des bouletsles plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus duprésident qui, décidément, ne voulait pas compromettre son derniersuccès.

Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenterBarbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre saplaque à deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans sonrefus. A cent yards? Pas même à soixante-quinze.

«A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, àvingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!

Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl semettrait devant, il ne tirerait pas davantage.

Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint auxpersonnalités; il insinua que la poltronnerie était indivisible; quel'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoirpeur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à sixmilles de distance ont prudemment remplacé le courage individuel parles formules mathématiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoureà attendre tranquillement un boulet derrière une plaque, qu'àl'envoyer dans toutes les règles de l'art.

A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne lesconnut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprisel'absorbaient entièrement.

Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère ducapitaine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait unesuprême jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Commentinventer quelque chose de mieux que cette Columbiad de neuf centspieds! Quelle cuirasse résisterait jamais à un projectile de vingtmille livres! Nicholl demeura d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce«coup de canon» puis il se releva, et résolut d'écraser la propositiondu poids de ses arguments.

Il attaqua donc très violemment les travaux du Gun-Club; il publianombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire.Il essaya de démolir scientifiquement l'œuvre de Barbicane. Une foisla guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et,à vrai dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi.

D'abord, Barbicane fut très violemment attaqué dans ses chiffres;Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et ill'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique.Entre autres erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il étaitabsolument impossible d'imprimer à un corps quelconque une vitesse dedouze mille yards par seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que,même avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant nefranchirait les limites de l'atmosphère terrestre! Il n'iraitseulement pas à huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitessecomme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pasà la pression des gaz développés par l'inflammation de seize centsmille livres de poudre, et résistât-il à cette pression, du moins ilne supporterait pas une pareille température, il fondrait à sa sortiede la Columbiad et retomberait en pluie bouillante sur le crâne desimprudents spectateurs.

Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son œuvre.

Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de soninutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fortdangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présenceun aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de cedéplorable canon; il fit également remarquer que si le projectilen'atteignait pas son but, résultat absolument impossible, ilretomberait évidemment sur la Terre, et que la chute d'une pareillemasse, multipliée par le carré de sa vitesse, compromettraitsingulièrement quelque point du globe. Donc, en pareillecirconstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres,il était des cas où l'intervention du gouvernement devenaitnécessaire, et il ne fallait pas engager la sûreté de tous pour le bonplaisir d'un seul.

On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaineNicholl. Il était seul de son opinion. Aussi personne ne tint comptede ses malencontreuses prophéties. On le laissa donc crier à sonaise, et jusqu'à s'époumoner, puisque cela lui convenait. Il sefaisait le défenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, maison ne l'écoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur auprésident du Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit même pas lapeine de rétorquer les arguments de son rival.

Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant mêmepas payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de sonargent. Il proposa donc publiquement dans l'Enquirerde Richmondune série de paris conçus en ces termes et suivant une proportioncroissante.

Il paria:

Que les fonds nécessaires à l'entreprise
du Gun-Club ne seraient pas faits, ci...
1000dollars
Que l'opération de la fonte d'un canon
de neuf cents pieds était impraticable
et ne réussirait pas, ci..............
2000
Qu'il serait impossible de charger la
Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
feu de lui-même sous la pression du
projectile, ci......................
3000
Que la Columbiad éclaterait au premier
coup, ci...............................
4000
Que le boulet n'irait pas seulement
six milles et retomberait quelques
secondes après avoir été lancé, si...
5000

On le voit c'était une somme importante que risquait le capitaine dansson invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze milledollars [Quatre-vingt-un mille trois cents francs.].

Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'unlaconisme superbe et conçu en ces termes:

Baltimore, 18 octobre.

Tenu.

BARBICANE.

XI

FLORIDE ET TEXAS

Cependant, une question restait encore à décider: il fallait choisirun endroit favorable à l'expérience. Suivant la recommandation del'Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigéperpendiculairement au plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith;or, la Lune ne monte au zénith que dans les lieux situés entre 0° et28° de latitude, en d'autres termes, sa déclinaison n'est que de 28°[La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphère céleste;l'ascension droite en est la longitude.]. Il s'agissait donc dedéterminer exactement le point du globe où serait fondue l'immenseColumbiad.

Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicaneapporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais,sans lui laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandéla parole avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes:

«Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a unevéritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion defaire un grand acte de patriotisme.

Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateurvoulait en venir.

«Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloirede son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer,c'est celui de receler dans ses flancs le formidable canon duGun-Club. Or, dans les circonstances actuelles...

—Brave Maston... dit le président.

—Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur. Dans lescirconstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assezrapproché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnesconditions...

—Si vous voulez bien... dit Barbicane.

—Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillantJ.-T. Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élanceranotre glorieux projectile doit appartenir à l'Union.

—Sans doute! répondirent quelques membres.

—Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisqueau sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'ilnous faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophece vingt-huitième parallèle, c'est là un casus bellilégitime, et jedemande que l'on déclare la guerre au Mexique!

—Mais non! mais non! s'écria-t-on de toutes parts.

—Non! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m'étonned'entendre dans cette enceinte!

—Mais écoutez donc!...

—Jamais! jamais! s'écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cetteguerre se fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même.

—Maston, dit Barbicane en faisant détonner son timbre avec fracas, jevous retire la parole!

Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrentà le contenir.

«Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit êtretentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eûtlaissé parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'ilest parfaitement inutile de déclarer la guerre à nos voisins, carcertaines frontières des États-Unis s'étendent au-delà duvingt-huitième parallèle. Voyez, nous avons à notre disposition toutela partie méridionale du Texas et des Florides.

L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce né fut pas sans regretque J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que laColumbiad serait coulée, soit dans le sol du Texas, soit dans celui dela Floride. Mais cette décision devait créer une rivalité sansexemple entre les villes de ces deux États.

Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine,traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peuprès égales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tendl'arc formé par les côtes de l'Alabama, du Mississippi et de laLouisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il seprolonge à travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieilleCalifornie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n'y avaitdonc que les portions du Texas et de la Floride, situées au-dessous dece parallèle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandéespar l'Observatoire de Cambridge.

La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de citésimportantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre lesIndiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer enfaveur de sa situation et se présenter avec ses droits.

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plusimportantes, Corpus-Christi, dans le county de Nueces, et toutes lescités situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dansle Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dansl'Hidalgo, Santa-Rita, el Panda, Brownsville, dans le Caméron,formèrent une ligue imposante contre les prétentions de la Floride.

Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiensarrivèrent à Baltimore par le plus court; à partir de ce moment, leprésident Barbicane et les membres influents du Gun-Club furentassiégés jour et nuit de réclamations formidables. Si sept villes dela Grèce se disputèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux Étatstout entiers menaçaient d'en venir aux mains à propos d'un canon.

On vit alors ces «frères féroces» se promener en armes dans les ruesde la ville. A chaque rencontre, quelque conflit était à craindre,qui aurait eu des conséquences désastreuses. Heureusement la prudenceet l'adresse du président Barbicane conjurèrent ce danger. Lesdémonstrations personnelles trouvèrent un dérivatif dans les journauxdes divers États. Ce fut ainsi que le New York Heraldet laTribunesoutinrent le Texas, tandis que le Timeset l'AmericanReviewprirent fait et cause pour les députés floridiens. Lesmembres du Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt-six comtés, qu'il semblaitmettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtéspouvaient plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes,mais la Floride, moins vaste, se vantait d'être plus peuplée aveccinquante-six mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir unespécialité de fièvres paludéennes qui lui coûtaient, bon an mal an,plusieurs milliers d'habitants. Et elle n'avait pas tort.

A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floriden'avait rien à lui envier, et qu'il était au moins imprudent detraiter les autres de pays malsains, quand on avait l'honneur deposséder le «vómito negro» à l'état chronique. Et il avait raison.

«D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du New York Herald,on doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toutel'Amérique, un État qui produit le meilleur chêne vert pour laconstruction des navires, un État qui renferme de la houille superbeet des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent deminerai pur.

A cela l'American Reviewrépondait que le sol de la Floride, sansêtre aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage etla fonte de la Columbiad, car il était composé de sable et de terreargileuse.

«Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dansun pays, il faut arriver dans ce pays; or, les communications avec laFloride sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie deGalveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir lesflottes du monde entier.

—Bon! répétaient les journaux dévoués aux Floridiens, vous nous ladonnez belle avec votre baie de Galveston située au-dessus duvingt-neuvième parallèle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,ouverte précisément sur le vingt-huitième degré de latitude, et parlaquelle les navires arrivent directement à Tampa-Town?

—Jolie baie! répondait le Texas, elle est à demi ensablée!

—Ensablés vous-mêmes! s'écriait la Floride. Ne dirait-on pas que jesuis un pays de sauvages?

—Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies!

—Eh bien! et vos Apaches et vos Comanches sont-ils donc civilisés!

La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Florideessaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin leTimesinsinua que, l'entreprise étant «essentiellement américaine»,elle ne pouvait être tentée que sur un territoire «essentiellementaméricain»!

A ces mots le Texas bondit: «Américains! s'écria-t-il, ne lesommes-nous pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pasété incorporés tous les deux à l'Union en 1845?

—Sans doute, répondit le Times, mais nous appartenons auxAméricains depuis 1820.

—Je le crois bien, répliqua la Tribune; après avoir été Espagnolsou Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unispour cinq millions de dollars!

—Et qu'importe! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir?En 1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seizemillions de dollars [Quatre-vingt-deux millions de francs.]?

—C'est une honte! s'écrièrent alors les députés du Texas. Unmisérable morceau de terre comme la Floride, oser se comparer auTexas, qui, au lieu de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, quia chassé les Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est déclaré républiquefédérative après la victoire remportée par Samuel Houston aux bords duSan-Jacinto sur les troupes de Santa-Anna! Un pays enfin qui s'estadjoint volontairement aux États-Unis d'Amérique!

—Parce qu'il avait peur des Mexicains!» répondit la Floride.

Peur! Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la positiondevint intolérable. On s'attendit à un égorgement des deux partisdans les rues de Baltimore. On fut obligé de garder les députés àvue.

Le président Barbicane ne savait où donner de la tête. Les notes, lesdocuments, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.Quel parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation dusol, de la facilité des communications, de la rapidité des transports,les droits des deux États étaient véritablement égaux. Quant auxpersonnalités politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

Or, cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quandBarbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solutionqu'il leur proposa fut profondément sage, comme on va le voir.

«En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre laFloride et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés sereproduiront entre les villes de l'État favorisé. La rivalitédescendra du genre à l'espèce, de l'État à la Cité, et voilà tout.Or, le Texas possède onze villes dans les conditions voulues, qui sedisputeront l'honneur de l'entreprise et nous créeront de nouveauxennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une. Va donc pour la Florideet pour Tampa-Town!

Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas. Ilsentrèrent dans une indescriptible fureur et adressèrent desprovocations nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistratsde Baltimore n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent.On fit chauffer un train spécial, on y embarqua les Texiens bon grémal gré, et ils quittèrent la ville avec une rapidité de trente millesà l'heure.

Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter undernier et menaçant sarcasme à leurs adversaires.

Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'îleresserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pasà la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

«Eh bien! qu'elle saute!» répondirent les Floridiens avec unlaconisme digne des temps antiques.

XII

URBI ET ORBI

Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une foisrésolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer unesomme énorme pour l'exécution du projet. Nul particulier, nul Étatmême n'aurait pu disposer des millions nécessaires.

Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fûtaméricaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et dedemander à chaque peuple sa coopération financière. C'était à la foisle droit et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affairesde son satellite. La souscription ouverte dans ce but s'étendit deBaltimore au monde entier, urbi et orbi.

Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance. Ils'agissait cependant de sommes à donner, non à prêter. L'opérationétait purement désintéressée dans le sens littéral du mot, etn'offrait aucune chance de bénéfice.

Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté auxfrontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et lePacifique, envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique etl'Océanie. Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immédiatavec les observatoires des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, dePétersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie,de Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Bénarès,de Madras, de Péking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club;les autres gardèrent une prudente expectative.

Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deuxautres établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net;il nia hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théoriesdu capitaine Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociétés savantespromettaient d'envoyer des délégués à Tampa-Town, le bureau deGreenwich, réuni en séance, passa brutalement à l'ordre du jour sur laproposition Barbicane. C'était là de la belle et bonne jalousieanglaise. Pas autre chose.

En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de làil passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour laquestion. Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaientêtre appelées à souscrire un capital considérable.

Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifesteempreint d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel «à tous leshommes de bonne volonté sur la Terre». Ce document, traduit en touteslangues, réussit beaucoup.

Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes del'Union pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimorestreet; puis on souscrivit dans les différents États des deuxcontinents:

A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

A Pétersbourg, chez Stieglitz et Ce;

A Paris, au Crédit mobilier;

A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

A Turin, chez Ardouin et Ce;

A Berlin, chez Mendelssohn;

A Genève, chez Lombard, Odier et Ce;

A Constantinople, à la Banque Ottomane;

A Bruxelles, chez S. Lambert;

A Madrid, chez Daniel Weisweller;

A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;

A Rome, chez Torlonia et Ce;

A Lisbonne, chez Lecesne;

A Copenhague, à la Banque privée;

A Buenos Aires, à la Banque Maua;

A Rio de Janeiro, même maison;

A Montevideo, même maison;

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;

A Mexico, chez Martin Daran et Ce;

A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.

Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millionsde dollars [Vingt et un millions de francs (21,680,000).] étaientversés dans les différentes villes de l'Union. Avec un pareilacompte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.

Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l'Amériqueque les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritableempressement. Certains pays se distinguaient par leur générosité;d'autres se desserraient moins facilement. Affaire de tempérament.

Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voicil'état officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club,après souscription close.

La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois centsoixante-huit mille sept cent trente-trois roubles [Un million quatrecent soixante-quinze mille francs.]. Pour s'en étonner, il faudraitméconnaître le goût scientifique des Russes et le progrès qu'ilsimpriment aux études astronomiques, grâce à leurs nombreuxobservatoires, dont le principal a coûté deux millions de roubles.

La France commença par rire de la prétention des Américains. La Luneservit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine devaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance.Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ilspayèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour unesomme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. Ace prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer un peu.

L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracasfinanciers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme dedeux cent seize mille florins [Cinq cent vingt mille francs.], quifurent les bienvenus.

Cinquante-deux mille rixdales [Deux cent quatre-vingt-quatorze milletrois cent vingt francs.], tel fut l'appoint de la Suède et de laNorvège. Le chiffre était considérable relativement au pays; mais ileût été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu àChristiania en même temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour uneautre, les Norvégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède.

La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers [Neufcent trente-sept mille cinq cents francs.], témoigna de sa hauteapprobation pour l'entreprise. Ses différents observatoirescontribuèrent avec empressement pour une somme importante et furentles plus ardents à encourager le président Barbicane.

La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnellementintéressée dans l'affaire; la Lune, en effet, règle le cours de sesannées et son jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que dedonner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarantepiastres [Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.], etelle les donna avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une certainepression du gouvernement de la Porte.

La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par undon de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes parhabitant.

La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour centdix mille florins [Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.],demandant seulement qu'il leur fût fait une bonification de cinq pourcent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant.

Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependantneuf mille ducats fins [Cent dix-sept mille quatre cent quatorzefrancs.], ce qui prouve l'amour des Danois pour les expéditionsscientifiques.

La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deuxcent quatre-vingt-cinq florins [Soixante-douze mille francs.]; on nepouvait rien lui demander de plus; d'ailleurs, elle n'eût pas donnédavantage.

Quoique très gênée, l'Italie trouva deux cent mille lires dans lespoches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eula Vénétie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas laVénétie.

Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de septmille quarante écus romains [Trente-huit mille seize francs.], et lePortugal poussa son dévouement à la science jusqu'à trente millecruzades [Cent treize mille deux cents francs.].

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-sixpiastres fortes [Mille sept cent vingt-sept francs.]; mais les empiresqui se fondent sont toujours un peu gênés.

Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suissedans l'œuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse nevoyait point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pasque l'action d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établirdes relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissaitpeu prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussialéatoire. Après tout, la Suisse avait peut-être raison.

Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dixréaux [Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.]. Elle donnapour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à terminer. La véritéest que la science n'est pas très bien vue dans ce pays-là. Il estencore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non des moinsinstruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse duprojectile comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vîntà déranger son orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et àprovoquer sa chute à la surface du globe terrestre. Dans ce cas-là,il valait mieux s'abstenir. Ce qu'ils firent, à quelques réaux près.

Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante antipathie aveclaquelle elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ontqu'une seule et même âme pour les vingt-cinq millions d'habitants querenferme la Grande-Bretagne. Ils donnèrent à entendre quel'entreprise du Gun-Club était contraire «au principe denon-intervention», et ils ne souscrivirent même pas pour un farthing.

A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules etrevint à sa grande affaire. Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire lePérou, le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie,eurent pour leur quote-part versé entre ses mains la somme de troiscent mille dollars [Un million six cent vingt-six mille francs.], ilse trouva à la tête d'un capital considérable, dont voici le décompte:

Souscription des États-Unis....4,000,000 dollars
Souscriptions étrangères.......1,446,675 dollars
Total..........................5,446,675 dollars

C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six centsoixante-quinze dollars [Vingt-neuf millions cinq cent vingt milleneuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes.] que le publicversait dans la caisse du Gun-Club.

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travauxde la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers,leur installation dans un pays presque inhabité, les constructions defours et de bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, leprojectile, les faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber àpeu près tout entière. Certains coups de canon de la guerre fédéralesont revenus à mille dollars; celui du président Barbicane, uniquedans les fastes de l'artillerie, pouvait bien coûter cinq mille foisplus.

Le 20 octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, prèsNew York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurscanons de fonte.

Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine deGoldspring s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Florideméridionale, le matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad.Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobreprochain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité decent dollars [Cinq cent quarante-deux francs.] par jour jusqu'aumoment où la Lune se présenterait dans les mêmes conditions,c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours. L'engagement desouvriers, leur paie, les aménagements nécessaires incombaient à lacompagnie du Goldspring.

Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane,président du Gun-Club, et J. Murchison, directeur de l'usine deGoldspring, qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre.

XIII

STONE'S-HILL

Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment duTexas, chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit undevoir d'étudier la géographie de la Floride. Jamais les libraires nevendirent tant de Bartram's travel in Florida, de Roman's naturalhistory of East and West Florida, de William's territory ofFlorida, de Cleland on the culture of the Sugar-Cane in EastFlorida. Il fallut imprimer de nouvelles éditions. C'était unefureur.

Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de sespropres yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sansperdre un instant, il mit à la disposition de l'Observatoire deCambridge les fonds nécessaires à la construction d'un télescope, ettraita avec la maison Breadwill and Co. d'Albany, pour la confectiondu projectile en aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagné deJ.-T. Maston, du major Elphiston et du directeur de l'usine deGoldspring.

Le lendemain, les quatre compagnons de route arrivèrent à LaNouvelle-Orléans. Là ils s'embarquèrent immédiatement sur leTampico, aviso de la marine fédérale, que le gouvernement mettait àleur disposition, et, les feux étant poussés, les rivages de laLouisiane disparurent bientôt à leurs yeux.

La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, leTampico, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles [Environdeux cents lieues.], eut connaissance de la côte floridienne. Enapprochant, Barbicane se vit en présence d'une terre basse, plate,d'un aspect assez infertile. Après avoir rangé une suite d'ansesriches en huîtres et en homards, le Tampicodonna dans la baied'Espiritu-Santo.

Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et larade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu detemps après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessusdes flots, et la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fonddu petit port naturel formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro.

Ce fut là que le Tampicomouilla, le 22 octobre, à sept heures dusoir; les quatre passagers débarquèrent immédiatement.

Barbicane sentit son cœur battre avec violence lorsqu'il foula le solfloridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architected'une maison dont il éprouve la solidité. J.-T. Maston grattait laterre du bout de son crochet.

«Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre,et dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays.

Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants deTampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû auprésident du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix. Ils lereçurent au milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane sedéroba à toute ovation, gagna une chambre de l'hôtel Franklin et nevoulut recevoir personne. Le métier d'homme célèbre ne lui allaitdécidément pas.

Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleinsde vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres. Mais, au lieu dequatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicanedescendit, accompagné de ses trois compagnons, et s'étonna toutd'abord de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarquaen outre que chaque cavalier portait une carabine en bandoulière etdes pistolets dans ses fontes. La raison d'un tel déploiement deforces lui fut aussitôt donnée par un jeune Floridien, qui lui dit:

«Monsieur, il y a les Séminoles.

—Quels Séminoles?

—Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent devous faire escorte.

—Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

—Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr.

—Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention,et maintenant, en route!

La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage depoussière. Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissaitdéjà et le thermomètre marquait 84° [Du thermomètre Fahrenheit. Celafait 28 degrés centigrades.]; mais de fraîches brises de mermodéraient cette excessive température.

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit lacôte, de manière à gagner le creek [Petit cours d'eau.] d'Alifia.Cette petite rivière se jette dans la baie Hillisboro, à douze millesau-dessous de Tampa-Town. Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rivedroite en remontant vers l'est. Bientôt les flots de la baiedisparurent derrière un pli de terrain, et la campagne floridiennes'offrit seule aux regards.

La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un desprincipaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entrel'Atlantique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux,n'est qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream,pointe de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublentincessamment les nombreux navires du canal de Bahama. C'est lasentinelle avancée du golfe des grandes tempêtes. La superficie decet État est de trente-huit millions trente-trois mille deux centsoixante-sept acres [Quinze millions trois cent soixante-cinq millequatre cent quarante hectares.], parmi lesquels il fallait en choisirun situé en deçà du vingt-huitième parallèle et convenable àl'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivementla configuration du sol et sa distribution particulière.

La Floride, découverte par Juan Ponce de León, en 1512, le jour desRameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cetteappellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, àquelques milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, etle pays se montra digne de son nom; le sol était entrecoupé d'unréseau de creeks, de rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs;on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane; mais la campagnes'éleva sensiblement et montra bientôt ses plaines cultivées, oùréussissaient toutes les productions végétales du Nord et du Midi, seschamps immenses dont le soleil des tropiques et les eaux conservéesdans l'argile du sol faisaient tous les frais de culture, puis enfinses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de coton et decanne à sucre, qui s'étendaient à perte de vue, en étalant leursrichesses avec une insouciante prodigalité.

Barbicane parut très satisfait de constater l'élévation progressive duterrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet:

«Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premierordre à couler notre Columbiad dans les hautes terres.

—Pour être plus près de la Lune? s'écria le secrétaire du Gun-Club.

—Non! répondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toisesde plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains élevés, nostravaux marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avecles eaux, ce qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'estconsidérer, lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds deprofondeur.

—Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison; il faut, autantque possible, éviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nousrencontrons des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avecnos machines, ou nous les détournerons. Il ne s'agit pas ici d'unpuits artésien [On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle; il acinq cent quarante-sept mètres de profondeur.], étroit et obscur, oùle taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur,travaillent en aveugles. Non. Nous opérerons à ciel ouvert, augrand jour, la pioche ou le pic à la main, et, la mine aidant, nousirons rapidement en besogne.

—Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa naturenous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travailen sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc à ouvrir notretranchée dans un terrain situé à quelques centaines de toisesau-dessus du niveau de la mer.

—Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, noustrouverons avant peu un emplacement convenable.

—Ah! je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président.

—Et moi au dernier! s'écria J.-T. Maston.

—Nous y arriverons, messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi,la compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité deretard.

—Par sainte Barbe! vous aurez raison! répliqua J.-T. Maston; centdollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmesconditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours,savez-vous bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille centdollars [Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deuxfrancs.]?

—Non, monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nousn'aurons pas besoin de l'apprendre.

Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzainede milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région desforêts. Là, croissaient les essences les plus variées avec uneprofusion tropicale. Ces forêts presque impénétrables étaient faitesde grenadiers, d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers,d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruitset les fleurs rivalisaient de couleurs et de parfums. A l'ombreodorante de ces arbres magnifiques chantait et volait tout un monded'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels on distinguaitplus particulièrement des crabiers, dont le nid devait être un écrin,pour être digne de ces bijoux emplumés.

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cetteopulente nature sans en admirer les splendides beautés. Mais leprésident Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait hâte d'alleren avant; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité même;sans être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas etcherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridité.

Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, etnon sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longsde quinze à dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaça hardiment de sonredoutable crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans,les sarcelles, les phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandisque de grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbresmoins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupesisolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient destroupeaux de daims effarouchés.

«Enfin! s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici larégion des pins!

—Et celle des sauvages», répondit le major.

En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon; ilss'agitaient, ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevauxrapides, brandissant de longues lances ou déchargeant leurs fusils àdétonation sourde; d'ailleurs ils se bornèrent à ces démonstrationshostiles, sans inquiéter Barbicane et ses compagnons.

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vasteespace découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleilinondait de rayons brûlants. Elle était formée par une largeextumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Clubtoutes les conditions requises pour l'établissement de leur Columbiad.

«Halte! dit Barbicane en s'arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dansle pays?

—Il s'appelle Stone's-Hill [Colline de pierres.]», répondit un desFloridiens.

Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments etcommença à relever sa position avec une extrême précision; la petitetroupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profondsilence.

En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelquesinstants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit:

«Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau dela mer par 27°7' de latitude et 5°7' de longitude ouest [Au méridiende Washington. La différence avec le méridien de Paris est de 79°22'.Cette longitude est donc en mesure française 83°25'.]; il me paraîtoffrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditionsfavorables à l'expérience; c'est donc dans cette plaine ques'élèveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes denos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici même, répéta-t-il en frappant dupied le sommet de Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera versles espaces du monde solaire!

XIV

PIOCHE ET TRUELLE

Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town, etl'ingénieur Murchison se réembarquait sur le Tampicopour LaNouvelle-Orléans. Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramenerla plus grande partie du matériel. Les membres du Gun-Clubdemeurèrent à Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux ens'aidant des gens du pays.

Huit jours après son départ, le Tampicorevenait dans la baied'Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux à vapeur. Murchisonavait réuni quinze cents travailleurs. Aux mauvais jours del'esclavage, il eût perdu son temps et ses peines. Mais depuis quel'Amérique, la terre de la liberté, ne comptait plus que des hommeslibres dans son sein, ceux-ci accouraient partout où les appelait unemain-d'œuvre largement rétribuée. Or, l'argent ne manquait pas auGun-Club; il offrait à ses hommes une haute paie, avec gratificationsconsidérables et proportionnelles. L'ouvrier embauché pour la Floridepouvait compter, après l'achèvement des travaux, sur un capital déposéen son nom à la banque de Baltimore. Murchison n'eut donc quel'embarras du choix, et il put se montrer sévère sur l'intelligence etl'habileté de ses travailleurs. On est autorisé à croire qu'il enrôladans sa laborieuse légion l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, desfondeurs, des chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et desmanœuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction decouleur. Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille. C'était unevéritable émigration.

Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur lesquais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activité quirégnèrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour lapopulation. En effet, Tampa-Town devait gagner énormément à cetteinitiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers, qui furentdirigés immédiatement sur Stone's-Hill, mais grâce à cette affluencede curieux qui convergèrent peu à peu de tous les points du globe versla presqu'île floridienne.

Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillageapporté par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assezgrand nombre de maisons de tôles faites de pièces démontées etnumérotées. En même temps, Barbicane plantait les premiers jalonsd'un railway long de quinze milles et destiné à relier Stone's-Hill àTampa-Town.

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain;capricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant lesgarde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines,dégringolant les vallées, le rail-road court en aveugle et sans soucide la ligne droite; il n'est pas coûteux, il n'est point gênant;seulement, on y déraille et l'on y saute en toute liberté. Le cheminde Tampa-Town à Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et nedemanda ni grand temps ni grand argent pour s'établir.

Du reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; ill'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, saconviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué dudon d'ubiquité et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouchebourdonnante. Son esprit pratique s'ingéniait à mille inventions.Avec lui point d'obstacles, nulle difficulté, jamais d'embarras; ilétait mineur, maçon, mécanicien autant qu'artilleur, ayant desréponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous lesproblèmes. Il correspondait activement avec le Gun-Club ou l'usine deGoldspring, et jour et nuit, les feux allumés, la vapeur maintenue enpression, le Tampicoattendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1ernovembre, quitta Tampa-Town avec un détachement detravailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniquess'éleva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et à sonmouvement, à son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandescités de l'Union. La vie y fut réglée disciplinairement, et lestravaux commencèrent dans un ordre parfait.

Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître lanature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4novembre. Ce jour-là, Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leurdit:

«Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cettepartie sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurantneuf pieds de diamètre intérieur, six pieds d'épaisseur à ses paroiset dix-neuf pieds et demi à son revêtement de pierre; c'est donc autotal un puits large de soixante pieds qu'il faut creuser à uneprofondeur de neuf cents. Cet ouvrage considérable doit être terminéen huit mois; or, vous avez deux millions cinq cent quarante-troismille quatre cents pieds cubes de terrain à extraire en deux centcinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix mille pieds cubespar jour. Ce qui n'offrirait aucune difficulté pour mille ouvrierstravaillant à coudées franches sera plus pénible dans un espacerelativement restreint. Néanmoins, puisque ce travail doit se faire,il se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votrehabileté.

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans lesol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plusoisif un seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers serelayaient par quart de journée.

D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassaitpoint la limite des forces humaines. Loin de là. Que de travauxd'une difficulté plus réelle et dans lesquels les éléments durent êtredirectement combattus, qui furent menés à bonne fin! Et, pour neparler que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce Puits duPère Joseph, construit auprès du Caire par le sultan Saladin, à uneépoque où les machines n'étaient pas encore venues centupler la forcede l'homme, et qui descend au niveau même du Nil, à une profondeur detrois cents pieds! Et cet autre puits creusé à Coblentz par lemargrave Jean de Bade jusqu'à six cents pieds dans le sol! Eh bien!de quoi s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et surune largeur décuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi iln'était pas un contremaître, pas un ouvrier qui doutât du succès del'opération.

Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accordavec le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer lamarche des travaux. Un article du traité portait que la Columbiadserait frettée avec des cercles de fer forgé placés à chaud. Luxe deprécautions inutiles, car l'engin pouvait évidemment se passer de cesanneaux compresseurs. On renonça donc à cette clause.

De là une grande économie de temps, car on put alors employer cenouveau système de creusement adopté maintenant dans la constructiondes puits, par lequel la maçonnerie se fait en même temps que leforage. Grâce à ce procédé très simple, il n'est plus nécessaired'étayer les terres au moyen d'étrésillons; la muraille les contientavec une inébranlable puissance et descend d'elle-même par son proprepoids.

Cette manœuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche auraitatteint la partie solide du sol.

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même del'enceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure deStone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de sixpouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succédèrentdeux pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devaitservir à la confection du moule intérieur.

Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable àla marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatrepieds.

Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, sur uneespèce de roche formée de coquillages pétrifiés, très sèche, trèssolide, et que les outils ne devaient plus quitter. A ce point, letrou présentait une profondeur de six pieds et demi, et les travaux demaçonnerie furent commencés.

Au fond de cette excavation, on construisit un «rouet» en bois dechêne, sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à touteépreuve; il était percé à son centre d'un trou offrant un diamètreégal au diamètre extérieur da la Columbiad. Ce fut sur ce rouet quereposèrent les premières assises de la maçonnerie, dont le cimenthydraulique enchaînait les pierres avec une inflexible ténacité. Lesouvriers, après avoir maçonné de la circonférence au centre, setrouvaient renfermés dans un puits large de vingt et un pieds.

Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et lapioche, et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soinde le supporter au fur et à mesure sur des «tins» [Sorte dechevalets.] d'une extrême solidité; toutes les fois que le trou avaitgagné deux pieds en profondeur, on retirait successivement ces tins;le rouet s'abaissait peu à peu, et avec lui le massif annulaire demaçonnerie, à la couche supérieure duquel les maçons travaillaientincessamment, tout en réservant des «évents», qui devaient permettreaux gaz de s'échapper pendant l'opération de la fonte.

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habiletéextrême et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusantsous le rouet, fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, etmême mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute,et jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelquesmois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrés [Quarante degréscentigrades.] de chaleur à ces plaines calcinées; la nuit, sous lesblanches nappes de la lumière électrique, le bruit des pics sur laroche, la détonation des mines, le grincement des machines, letourbillon des fumées éparses dans les airs tracèrent autour deStone's-Hill un cercle d'épouvante que les troupeaux de bisons ou lesdétachements de Séminoles n'osaient plus franchir.

Cependant les travaux avançaient régulièrement; des grues à vapeuractivaient l'enlèvement des matériaux; d'obstacles inattendus il futpeu question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'entirait avec habileté.

Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignéepour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En décembre, cetteprofondeur fut doublée, et triplée en janvier. Pendant le mois defévrier, les travailleurs eurent à lutter contre une nappe d'eau quise fit jour à travers l'écorce terrestre. Il fallut employer despompes puissantes et des appareils à air comprimé pour l'épuiser afinde bétonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau àbord d'un navire. Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.Seulement, par suite de la mobilité du terrain, le rouet céda enpartie, et il y eut un débordement partiel. Que l'on juge del'épouvantable poussée de ce disque de maçonnerie haut desoixante-quinze toises! Cet accident coûta la vie à plusieursouvriers.

Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre,à le reprendre en sous-œuvre et à rétablir le rouet dans sesconditions premières de solidité. Mais, grâce à l'habileté del'ingénieur, à la puissance des machines employées, l'édifice, uninstant compromis, retrouva son aplomb, et le forage continua.

Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, etle 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés parBarbicane, le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres,avait atteint la profondeur de neuf cents pieds. Au fond, lamaçonnerie reposait sur un cube massif mesurant trente piedsd'épaisseur, tandis qu'à sa partie supérieure elle venait affleurer lesol.

Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrentchaudement l'ingénieur Murchison; son travail cyclopéen s'étaitaccompli dans des conditions extraordinaires de rapidité.

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instantStone's-Hill; tout en suivant de près les opérations du forage, ils'inquiétait incessamment du bien-être et de la santé de sestravailleurs, et il fut assez heureux pour éviter ces épidémiescommunes aux grandes agglomérations d'hommes et si désastreuses dansces régions du globe exposées à toutes les influences tropicales.

Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudencesinhérentes à ces dangereux travaux; mais ces déplorables malheurs sontimpossibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains sepréoccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanité en généralque de l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait lesprincipes contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi,grâce à ses soins, à son intelligence, à son utile intervention dansles cas difficiles, à sa prodigieuse et humaine sagacité, la moyennedes catastrophes ne dépassa pas celle des pays d'outre-mer cités pourleur luxe de précautions, entre autres la France, où l'on compteenviron un accident sur deux cent mille francs de travaux.

XV

LA FÊTE DE LA FONTE

Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, lestravaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanémentavec une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eûtété fort surpris du spectacle offert à ses regards.

A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de cepoint central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges desix pieds chacun et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'unedemi-toise. La ligne développée par ces douze cents fours offrait unelongueur de deux milles [Trois mille six cents mètres environ.]. Tousétaient construits sur le même modèle avec leur haute cheminéequadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet. J.-T.Maston trouvait superbe cette disposition architecturale. Cela luirappelait les monuments de Washington. Pour lui, il n'existait riende plus beau, même en Grèce, «où d'ailleurs, disait-il, il n'avaitjamais été».

On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida àemployer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fontegrise. Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,facilement alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et,traité au charbon de terre, il est d'une qualité supérieure pour lespièces de grande résistance, telles que canons, cylindres de machinesà vapeur, presses hydrauliques, etc.

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarementassez homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure,qu'on la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.

Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traitédans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec ducharbon et du silicium chauffé à une forte température, s'étaitcarburé et transformé en fonte [C'est en enlevant ce carbone et cesilicium par l'opération de l'affinage dans les fours à puddler quel'on transforme la fonte en fer ductile.]. Après cette premièreopération, le métal fut dirigé vers Stone's-Hill. Mais il s'agissaitde cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop coûteuse àexpédier par les railways; le prix du transport eût doublé le prix dela matière. Il parut préférable d'affréter des navires à New York etde les charger de la fonte en barres; il ne fallut pas moins desoixante-huit bâtiments de mille tonneaux, une véritable flotte, qui,le 3 mai, sortit des passes de New York, prit la route de l'Océan,prolongea les côtes américaines, embouqua le canal de Bahama, doublala pointe floridienne, et, le 10 du même mois, remontant la baied'Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries dans le port deTampa-Town.

Là les navires furent déchargés dans les wagons du rail-road deStone's-Hill, et, vers le milieu de janvier, l'énorme masse de métalse trouvait rendue à destination.

On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours pourliquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun deces fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres demétal; on les avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à lafonte du canon Rodman; ils affectaient la forme trapézoïdale, etétaient très surbaissés. L'appareil de chauffe et la cheminée setrouvaient aux deux extrémités du fourneau, de telle sorte quecelui-ci était également chauffé dans toute son étendue. Ces fours,construits en briques réfractaires, se composaient uniquement d'unegrille pour brûler le charbon de terre, et d'une «sole» sur laquelledevaient être déposées les barres de fonte; cette sole, inclinée sousun angle de vingt-cinq degrés, permettait au métal de s'écouler dansles bassins de réception; de là douze cents rigoles convergentes ledirigeaient vers le puits central.

Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furentterminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur;il s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, uncylindre haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissaitexactement l'espace réservé à l'âme de la Columbiad. Ce cylindre futcomposé d'un mélange de terre argileuse et de sable, additionné defoin et de paille. L'intervalle laissé entre le moule et lamaçonnerie devait être comblé par le métal en fusion, qui formeraitainsi des parois de six pieds d'épaisseur.

Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé pardes armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen detraverses scellées dans le revêtement de pierre; après la fonte, cestraverses devaient se trouver perdues dans le bloc de métal, ce quin'offrait aucun inconvénient.

Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé aulendemain.

«Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T.Maston à son ami Barbicane.

—Sans doute, répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fêtepublique!

—Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à toutvenant?

—Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est uneopération délicate, pour ne pas dire périlleuse, et je préfère qu'elles'effectue à huis clos. Au départ du projectile, fête si l'on veut,mais jusque-là, non.

Le président avait raison; l'opération pouvait offrir des dangersimprévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché deparer. Il fallait conserver la liberté de ses mouvements. Personnene fut donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation desmembres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit là lefringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le majorElphiston, le général Morgan, et tutti quanti, pour lesquels lafonte de la Columbiad devenait une affaire personnelle. J.-T. Mastons'était constitué leur cicérone; il ne leur fit grâce d'aucun détail;il les conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu desmachines, et il les força de visiter les douze cents fourneaux les unsaprès les autres. A la douze-centième visite, ils étaient un peuécœurés.

La fonte devait avoir lieu à midi précis; la veille, chaque four avaitété chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposéespar piles croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entreelles. Depuis le matin, les douze cents cheminées vomissaient dansl'atmosphère leurs torrents de flammes, et le sol était agité desourdes trépidations. Autant de livres de métal à fondre, autant delivres de houille à brûler. C'étaient donc soixante-huit mille tonnesde charbon, qui projetaient devant le disque du soleil un épais rideaude fumée noire.

La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dontles ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissantsventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaientd'oxygène tous ces foyers incandescents.

L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite. Ausignal donné par un coup de canon, chaque four devait livrer passage àla fonte liquide et se vider entièrement.

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le momentdéterminé avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion.Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contremaîtrefondeur se tenait à son poste près des trous de coulée.

Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine,assistaient à l'opération. Devant eux, une pièce de canon était là,prête à faire feu sur un signe de l'ingénieur.

Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métalcommencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu àpeu, et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repospendant quelques instants, afin de faciliter la séparation dessubstances étrangères.

Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauvedans les airs. Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, etdouze cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, endéroulant leurs anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avecun fracas épouvantable, à une profondeur de neuf cents pieds. C'étaitun émouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait, pendant queces flots de fonte, lançant vers le ciel des tourbillons de fumée,volatilisaient en même temps l'humidité du moule et la rejetaient parles évents du revêtement de pierre sous la forme d'impénétrablesvapeurs. Ces nuages factices déroulaient leurs spirales épaisses enmontant vers le zénith jusqu'à une hauteur de cinq cents toises.Quelque sauvage, errant au-delà des limites de l'horizon, eût pucroire à la formation d'un nouveau cratère au sein de la Floride, etcependant ce n'était là ni une éruption, ni une trombe, ni un orage,ni une lutte d'éléments, ni un de ces phénomènes terribles que lanature est capable de produire! Non! l'homme seul avait créé cesvapeurs rougeâtres, ces flammes gigantesques dignes d'un volcan, cestrépidations bruyantes semblables aux secousses d'un tremblement deterre, ces mugissements rivaux des ouragans et des tempêtes, etc'était sa main qui précipitait, dans un abîme creusé par elle tout unNiagara, de métal en fusion.

XVI

LA COLUMBIAD

L'opération de la fonte avait-elle réussi? On en était réduit à desimples conjectures. Cependant tout portait à croire au succès,puisque le moule avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dansles fours. Quoi qu'il en soit, il devait être longtemps impossible des'en assurer directement.

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixantemille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer lerefroidissement. Combien de temps, dès lors, la monstrueuseColumbiad, couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sachaleur intense, allait-elle se dérober aux regards de sesadmirateurs? Il était difficile de le calculer.

L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de tempsà une rude épreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillitse rôtir par dévouement. Quinze jours après la fonte, un immensepanache de fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlaitles pieds dans un rayon de deux cents pas autour du sommet deStone's-Hill.

Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre.Nul moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'enapprocher. Il fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaientleur frein.

«Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois àpeine nous séparent du premier décembre! Enlever le moule intérieur,calibrer l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est àfaire! Nous ne serons pas prêts! On ne peut seulement pas approcherdu canon! Est-ce qu'il ne se refroidira jamais! Voilà qui serait unemystification cruelle!

On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir,Barbicane ne disait rien, mais son silence cachait une sourdeirritation. Se voir absolument arrêté par un obstacle dont le tempsseul pouvait avoir raison,—le temps, un ennemi redoutable dans lescirconstances,—et être à la discrétion d'un ennemi, c'était durpour des gens de guerre.

Cependant des observations quotidiennes permirent de constater uncertain changement dans l'état du sol. Vers le 15 août, les vapeursprojetées avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur.Quelques jours après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée,dernier souffle du monstre enfermé dans son cercueil de pierre. Peu àpeu les tressaillements du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle decalorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs serapprochèrent; un jour on gagna deux toises; le lendemain, quatre; et,le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingénieur, purent prendreplace sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill,un endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas encorepermis d'avoir froid aux pieds.

«Enfin!» s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir desatisfaction.

Les travaux furent repris le même jour. On procéda immédiatement àl'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce; lepic, la pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche; laterre argileuse et le sable avaient acquis une extrême dureté sousl'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de cemélange encore brûlant au contact des parois de fonte; les matériauxextraits furent rapidement enlevés sur des chariots mus à la vapeur,et l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention deBarbicane si pressante, et ses arguments présentés avec une si grandeforce sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace dumoule avait disparu.

Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furentinstallées sans retard et manœuvrèrent rapidement de puissantsalésoirs dont le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte.Quelques semaines plus tard, la surface intérieure de l'immense tubeétait parfaitement cylindrique, et l'âme de la pièce avait acquis unpoli parfait.

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communicationBarbicane, l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalitéabsolue, relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt àfonctionner. Il n'y avait plus que la Lune à attendre, mais on étaitsûr qu'elle ne manquerait pas au rendez-vous. La joie de J.-T.Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une chuteeffrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avaitheureusement conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvelÉrostrate, eût trouvé la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sursa parfaite exécution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoiqu'il en eût, s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ciinscrivit sur ses livres, à la colonne des recettes, une somme de deuxmille dollars. On est autorisé à croire que la colère du capitainefut poussée aux dernières limites et qu'il en fit une maladie.Cependant il avait encore trois paris de trois mille, quatre mille etcinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnât deux, son affairen'était pas mauvaise, sans être excellente. Mais l'argent n'entraitpoint dans ses calculs, et le succès obtenu par son rival, dans lafonte d'un canon auquel des plaques de dix toises n'eussent pasrésisté, lui portait un coup terrible.

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largementouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs secomprendra sans peine.

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points desÉtats-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'étaitprodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière auxtravaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de centcinquante mille âmes. Après avoir englobé le fort Brooke dans unréseau de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terrequi sépare les deux rades de la baie d'Espiritu-Santo; des quartiersneufs, des places nouvelles, toute une forêt de maisons, avaientpoussé sur ces grèves naguère désertes, à la chaleur du soleilaméricain. Des compagnies s'étaient fondées pour l'érectiond'églises, d'écoles, d'habitations particulières, et en moins d'un anl'étendue de la ville fut décuplée.

On sait que les Yankees sont nés commerçants; partout où le sort lesjette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinctdes affaires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux,des gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les opérationsdu Gun-Club, se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dèsqu'ils furent installés à Tampa. Les navires frétés pour letransportement du matériel et des ouvriers avaient donné au port uneactivité sans pareille. Bientôt d'autres bâtiments, de toute forme etde tout tonnage, chargés de vivres, d'approvisionnements, demarchandises, sillonnèrent la baie et les deux rades; de vastescomptoirs d'armateurs, des offices de courtiers s'établirent dans laville, et la Shipping Gazette[Gazette maritime.] enregistrachaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci,en considération du prodigieux accroissement de sa population et deson commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux Étatsméridionaux de l'Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, legrand arsenal maritime du Sud; puis, de ce point important, il sedirigea sur Tallahassee. Là existait déjà un petit tronçon de voieferrée, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettaiten communication avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut cebout de road-way qui fut prolongé jusqu'à Tampa-Town, en vivifiant surson passage et en réveillant les portions mortes ou endormies de laFloride centrale. Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l'industriedues à l'idée éclose un beau jour dans le cerveau d'un homme, putprendre à bon droit les airs d'une grande ville. On l'avait surnommée«Moon-City [Cité de la Lune.]» et la capitale des Florides subissaitune éclipse totale, visible de tous les points du monde.

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entrele Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils sevirent déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dansleur sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devaitgagner à l'expérience tentée par Barbicane et le bien dont unsemblable coup de canon serait accompagné. Le Texas y perdait unvaste centre de commerce, des chemins de fer et un accroissementconsidérable de population. Tous ces avantages retournaient à cettemisérable presqu'île floridienne, jetée comme une estacade entre lesflots du golfe et les vagues de l'océan Atlantique. Aussi, Barbicanepartageait-il avec le général Santa-Anna toutes les antipathiestexiennes.

Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougueindustrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garded'oublier les intéressantes opérations du Gun-Club. Au contraire.Les plus minces détails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, lapassionnèrent. Ce fut un va-et-vient incessant entre la ville etStone's-Hill, une procession, mieux encore, un pèlerinage.

On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomérationdes spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà detous les points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île.L'Europe émigrait en Amérique.

Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreuxarrivants n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoupcomptaient sur le spectacle de la fonte, qui n'en eurent que lesfumées. C'était peu pour des yeux avides; mais Barbicane ne voulutadmettre personne à cette opération. De là maugréement,mécontentement, murmures; on blâma le président; on le taxad'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu américain». Il y eutpresque une émeute autour des palissades de Stone's-Hill. Barbicane,on le sait, resta inébranlable dans sa décision.

Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos neput être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermerses portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics.Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussépar son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiositépublique.

C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendredans ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le neplus ultradu bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui nevoulût se donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme demétal. Des appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent auxspectateurs de satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes,enfants, vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'aufond de l'âme les mystères du canon colossal. Le prix de la descentefut fixé à cinq dollars par personne, et, malgré son élévation,pendant les deux mois qui précédèrent l'expérience, l'affluence lesvisiteurs permit au Gun-Club d'encaisser près de cinq cent milledollars [Deux millions sept cent dix mille francs.].

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent lesmembres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustreassemblée. Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caissed'honneur descendit le président Barbicane, J.-T. Maston, le majorElphiston, le général Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingénieurMurchison et d'autres membres distingués du célèbre club. En tout,une dizaine. Il faisait encore bien chaud au fond de ce long tube demétal. On y étouffait un peu! Mais quelle joie! quel ravissement!Une table de dix couverts avait été dressée sur le massif de pierrequi supportait la Columbiad éclairée a giornopar un jet de lumièreélectrique. Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre duciel, vinrent se placer successivement devant les convives, et lesmeilleurs vins de France coulèrent à profusion pendant ce repassplendide servi à neuf cents pieds sous terre.

Le festin fut très animé et même très bruyant; des toasts nombreuxs'entrecroisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite,on but au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phoebé, à Diane, àSéléné, à l'astre des nuits, à la «paisible courrière du firmament»!Tous ces hurrahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tubeacoustique, arrivaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule,rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait de cœur et de cris aux dixconvives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. Entout cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, «non, quand mêmele canon chargé amorcé, et faisant feu à l'instant, aurait dûl'envoyer par morceaux dans les espaces planétaires».

XVII

UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE

Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant lejour où le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois quidevaient paraître longs comme des années à l'impatience universelle!Jusqu'alors les moindres détails de l'opération avaient été chaquejour reproduits par les journaux, que l'on dévorait d'un œil avide etpassionné; mais il était à craindre que désormais, ce «dividended'intérêt» distribué au public ne fût fort diminué, et chacuns'effrayait de n'avoir plus à toucher sa part d'émotions quotidiennes.

Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plusextraordinaire, le plus incroyable, le plus invraisemblable vintfanatiser à nouveau les esprits haletants et rejeter le monde entiersous le coup d'une poignante surexcitation. Un jour, le 30 septembre,à trois heures quarante-sept minutes du soir, un télégramme, transmispar le câble immergé entre Valentia (Irlande), Terre-Neuve et la côteaméricaine, arriva à l'adresse du président Barbicane.

Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, quelque fût son pouvoir sur lui-même, ses lèvres pâlirent, ses yeux setroublèrent à la lecture des vingt mots de ce télégramme.

Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives duGun-Club:

FRANCE, PARIS. 30 septembre, 4 h matin.

Barbicane, Tampa, Floride, États-Unis.

Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partiraidedans. Arriverai par steamerAtlanta.

MICHEL ARDAN.

XVIII

LE PASSAGER DE L'«ATLANTA

Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les filsélectriques, fût arrivée simplement par la poste et sous enveloppecachetée, si les employés français, irlandais, terre-neuviens,américains n'eussent pas été nécessairement dans la confidence dutélégraphe, Barbicane n'aurait pas hésité un seul instant. Il seserait tu par mesure de prudence et pour ne pas déconsidérer sonœuvre. Ce télégramme pouvait cacher une mystification, venant d'unFrançais surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque fût assezaudacieux pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage? Et sicet homme existait, n'était-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dansun cabanon et non dans un boulet?

Mais la dépêche était connue, car les appareils de transmission sontpeu discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan couraitdéjà les divers États de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucuneraison de se taire. Il réunit donc ses collègues présents àTampa-Town, et sans laisser voir sa pensée, sans discuter le plus oumoins de créance que méritait le télégramme, il en lut froidement letexte laconique.

«Pas possible!—C'est invraisemblable!—Pure plaisanterie!—On s'estmoqué de nous!—Ridicule!—Absurde!» Toute la série des expressions quiservent à exprimer le doute, l'incrédulité, la sottise, la folie, sedéroula pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usitésen pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les épaulesou éclatait de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Mastoneut un mot superbe.

«C'est une idée, cela! s'écria-t-il.

—Oui, lui répondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoirdes idées comme celle-là, c'est à la condition de ne pas même songer àles mettre à exécution.

—Et pourquoi pas?» répliqua vivement le secrétaire du Gun-Club, prêtà discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.

Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans la ville deTampa. Les étrangers et les indigènes se regardaient,s'interrogeaient et plaisantaient, non pas cet Européen,—un mythe,un individu chimérique,—mais J.-T. Maston, qui avait pu croire àl'existence de ce personnage légendaire. Quand Barbicane proposad'envoyer un projectile à la Lune, chacun trouva l'entreprisenaturelle, praticable, une pure affaire de balistique! Mais qu'unêtre raisonnable offrît de prendre passage dans le projectile, detenter ce voyage invraisemblable, c'était une proposition fantaisiste,une plaisanterie, une farce, et, pour employer un mot dont lesFrançais ont précisément la traduction exacte dans leur langagefamilier, un «humbug [Mystification.]»!

Les moqueries durèrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peutaffirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guèrehabituel à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiersdes prôneurs, des adeptes, des partisans.

Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idéesnouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Celadérangeait le cours des émotions accoutumées. «On n'avait pas songé àcela!» Cet incident devint bientôt une obsession par son étrangetémême. On y pensait. Que de choses niées la veille dont le lendemaina fait des réalités! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas unjour ou l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquerainsi devait être fou, et décidément, puisque son projet ne pouvaitêtre pris au sérieux, il eût mieux fait de se taire, au lieu detroubler toute une population par ses billevesées ridicules.

Mais, d'abord, ce personnage existait-il réellement? Grande question!Ce nom, «Michel Ardan», n'était pas inconnu à l'Amérique! Ilappartenait à un Européen fort cité pour ses entreprises audacieuses.Puis, ce télégramme lancé à travers les profondeurs de l'Atlantique,cette désignation du navire sur lequel le Français disait avoir prispassage, la date assignée à sa prochaine arrivée, toutes cescirconstances donnaient à la proposition un certain caractère devraisemblance. Il fallait en avoir le cœur net. Bientôt lesindividus isolés se formèrent en groupes, les groupes se condensèrentsous l'action de la curiosité comme des atomes en vertu del'attraction moléculaire, et, finalement, il en résulta une foulecompacte, qui se dirigea vers la demeure du président Barbicane.

Celui-ci, depuis l'arrivée de la dépêche, ne s'était pas prononcé; ilavait laissé l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifesterni approbation ni blâme; il se tenait coi, et se proposait d'attendreles événements; mais il comptait sans l'impatience publique, et vitd'un œil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous sesfenêtres. Bientôt des murmures, des vociférations, l'obligèrent àparaître. On voit qu'il avait tous les devoirs et, par conséquent,tous les ennuis de la célébrité.

Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole,lui posa carrément la question suivante: «Le personnage désigné dansla dépêche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pourl'Amérique, oui ou non?

—Messieurs, répondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.

—Il faut le savoir, s'écrièrent des voix impatientes.

—Le temps nous l'apprendra, répondit froidement le président.

—Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,reprit l'orateur. Avez-vous modifié les plans du projectile, ainsique le demande le télégramme?

—Pas encore, messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir à quois'en tenir; le télégraphe, qui a causé toute cette émotion, voudrabien compléter ses renseignements.

—Au télégraphe! au télégraphe!» s'écria la foule.

Barbicane descendit, et, précédant l'immense rassemblement, il sedirigea vers les bureaux de l'administration.

Quelques minutes plus tard, une dépêche était lancée au syndic descourtiers de navires à Liverpool. On demandait une réponse auxquestions suivantes:

«Qu'est-ce que le navire l'Atlanta?—Quand a-t-il quittél'Europe?—Avait-il à son bord un Français nommé Michel Ardan?

Deux heures après, Barbicane recevait des renseignements d'uneprécision qui ne laissait plus place au moindre doute.

«Le steamer l'Atlanta, de Liverpool, a pris la mer le 2octobre,—faisant voile pour Tampa-Town,—ayant à son bord un Français,porté au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.

A cette confirmation de la première dépêche, les yeux du présidentbrillèrent d'une flamme subite, ses poings se fermèrent violemment, eton l'entendit murmurer:

«C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Français existe! et dansquinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brûlé!...Jamais je ne consentirai...

Et cependant, le soir même, il écrivit à la maison Breadwill and Co.,en la priant de suspendre jusqu'à nouvel ordre la fonte du projectile.

Maintenant, raconter l'émotion dont fut prise l'Amérique tout entière;comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dépassé; ceque dirent les journaux de l'Union, la façon dont ils acceptèrent lanouvelle et sur quel mode ils chantèrent l'arrivée de ce héros duvieux continent; peindre l'agitation fébrile dans laquelle chacunvécut, comptant les heures, comptant les minutes, comptant lessecondes; donner une idée, même affaiblie, de cette obsessionfatigante de tous les cerveaux maîtrisés par une pensée unique;montrer les occupations cédant à une seule préoccupation, les travauxarrêtés, le commerce suspendu, les navires prêts à partir restantaffourchés dans le port pour ne pas manquer l'arrivée de l'Atlanta,les convois arrivant pleins et retournant vides, la baied'Espiritu-Santo incessamment sillonnée par les steamers, lespackets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de toutesdimensions; dénombrer ces milliers de curieux qui quadruplèrent enquinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous destentes comme une armée en campagne, c'est une tâche au-dessus desforces humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans témérité.

Le 20 octobre, à neuf heures du matin, les sémaphores du canal deBahama signalèrent une épaisse fumée à l'horizon. Deux heures plustard, un grand steamer échangeait avec eux des signaux dereconnaissance. Aussitôt le nom de l'Atlantafut expédié àTampa-Town. A quatre heures, le navire anglais donnait dans la raded'Espiritu-Santo. A cinq, il franchissait les passes de la radeHillisboro à toute vapeur. A six, il mouillait dans le port de Tampa.

L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq centsembarcations entouraient l'Atlanta, et le steamer était prisd'assaut. Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d'unevoix dont il voulait en vain contenir l'émotion:

«Michel Ardan! s'écria-t-il.

—Présent!» répondit un individu monté sur la dunette.

Barbicane, les bras croisés, l'œil interrogateur, la bouche muette,regarda fixement le passager de l'Atlanta.

C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà,comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Satête forte, véritable hure de lion, secouait par instants unechevelure ardente qui lui faisait une véritable crinière. Une facecourte, large aux tempes, agrémentée d'une moustache hérissée commeles barbes d'un chat et de petits bouquets de poils jaunâtres poussésen pleines joues, des yeux ronds un peu égarés, un regard de myope,complétaient cette physionomie éminemment féline. Mais le nez étaitd'un dessin hardi, la bouche particulièrement humaine, le front haut,intelligent et sillonné comme un champ qui ne reste jamais en friche.Enfin un torse fortement développé et posé d'aplomb sur de longuesjambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien attachés, uneallure décidée, faisaient de cet Européen un gaillard solidement bâti,«plutôt forgé que fondu», pour emprunter une de ses expressions àl'art métallurgique.

Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent déchiffré sans peinesur le crâne et la physionomie de ce personnage les signesindiscutables de la combativité, c'est-à-dire du courage dans ledanger et de la tendance à briser les obstacles; ceux de labienveillance et ceux de la merveillosité, instinct qui porte certainstempéraments à se passionner pour les choses surhumaines; mais, enrevanche, les bosses de l'acquisivité, ce besoin de posséder etd'acquérir, manquaient absolument.

Pour achever le type physique du passager de l'Atlanta, il convientde signaler ses vêtements larges de forme, faciles d'entournures, sonpantalon et son paletot d'une ampleur d'étoffe telle que Michel Ardanse surnommait lui-même «la mort au drap», sa cravate lâche, son col dechemise libéralement ouvert, d'où sortait un cou robuste, et sesmanchettes invariablement déboutonnées, à travers lesquelless'échappaient des mains fébriles. On sentait que, même au plus fortdes hivers et des dangers, cet homme-là n'avait jamais froid,—pasmême aux yeux.

D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait,venait, ne restant jamais en place, «chassant sur ses ancres», commedisaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeantses ongles avec une avidité nerveuse. C'était un de ces originaux quele Créateur invente dans un moment de fantaisie et dont il briseaussitôt le moule.

En effet, la personnalité morale de Michel Ardan offrait un largechamp aux observations de l'analyste. Cet homme étonnant vivait dansune perpétuelle disposition à l'hyperbole et n'avait pas encoredépassé l'âge des superlatifs: les objets se peignaient sur la rétinede son œil avec des dimensions démesurées; de là une associationd'idées gigantesques; il voyait tout en grand, sauf les difficultés etles hommes.

C'était d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, ungarçon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, maiss'escrimait plutôt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieuxde la logique, rebelle au syllogisme, qu'il n'eût jamais inventé, ilavait des coups à lui. Véritable casseur de vitres, il lançait enpleine poitrine des arguments ad hominemd'un effet sûr, et ilaimait à défendre du bec et des pattes les causes désespérées.

Entre autres manies, il se proclamait «un ignorant sublime», commeShakespeare, et faisait profession de mépriser les savants: «des gens,disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons lapartie». C'était, en somme, un bohémien du pays des monts etmerveilles, aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, unPhaéton menant à fond de train le char du Soleil, un Icare avec desailes de rechange. Du reste, il payait de sa personne et payait bien,il se jetait tête levée dans les entreprises folles, il brûlait sesvaisseaux avec plus d'entrain qu'Agathoclès, et, prêt à se fairecasser les reins à toute heure, il finissait invariablement parretomber sur ses pieds, comme ces petits cabotins en moelle de sureaudont les enfants s'amusent.

En deux mots, sa devise était: Quand même!et l'amour del'impossible sa «ruling passion [Sa maîtresse passion.]», suivant labelle expression de Pope.

Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les défauts deses qualités! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan risquasouvent et n'avait pas davantage! C'était un bourreau d'argent, untonneau des Danaïdes. Homme parfaitement désintéressé, d'ailleurs, ilfaisait autant de coups de cœur que de coups de tête; secourable,chevaleresque, il n'eût pas signé le «bon à pendre» de son plus cruelennemi, et se serait vendu comme esclave pour racheter un Nègre.

En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnagebrillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui parles cent voix de la Renommée enrouées à son service? Ne vivait-il pasdans une maison de verre, prenant l'univers entier pour confident deses plus intimes secrets? Mais aussi possédait-il une admirablecollection d'ennemis, parmi ceux qu'il avait plus ou moins froissés,blessés, culbutés sans merci, en jouant des coudes pour faire satrouée dans la foule.

Cependant on l'aimait généralement, on le traitait en enfant gâté.C'était, suivant l'expression populaire, «un homme à prendre ou àlaisser», et on le prenait. Chacun s'intéressait à ses hardiesentreprises et le suivait d'un regard inquiet. On le savait siimprudemment audacieux! Lorsque quelque ami voulait l'arrêter en luiprédisant une catastrophe prochaine: «La forêt n'est brûlée que parses propres arbres», répondait-il avec un aimable sourire, et sans sedouter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes arabes.

Tel était ce passager de l'Atlanta, toujours agité, toujoursbouillant sous l'action d'un feu intérieur, toujours ému, non de cequ'il venait faire en Amérique—il n'y pensait même pas—, mais parl'effet de son organisation fiévreuse. Si jamais individus offrirentun contraste frappant, ce furent bien le Français Michel Ardan et leYankee Barbicane, tous les deux, cependant, entreprenants, hardis,audacieux à leur manière.

La contemplation à laquelle s'abandonnait le président du Gun-Club enprésence de ce rival qui venait le reléguer au second plan fut viteinterrompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces crisdevinrent même si frénétiques, et l'enthousiasme prit des formestellement personnelles, que Michel Ardan, après avoir serré un millierde mains dans lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut seréfugier dans sa cabine.

Barbicane le suivit sans avoir prononcé une parole.

«Vous êtes Barbicane? lui demanda Michel Ardan, dès qu'il furentseuls et du ton dont il eût parlé à un ami de vingt ans.

—Oui, répondit le président du Gun-Club.

—Eh bien! bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Très bien?Allons tant mieux! tant mieux!

—Ainsi, dit Barbicane, sans autre entrée en matière, vous êtes décidéà partir?

—Absolument décidé.

—Rien ne vous arrêtera?

—Rien. Avez-vous modifié votre projectile ainsi que l'indiquait madépêche?

—J'attendais votre arrivée. Mais, demanda Barbicane en insistant denouveau, vous avez bien réfléchi?...

—Réfléchi! est-ce que j'ai du temps à perdre? Je trouve l'occasiond'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voilà tout. Ilme semble que cela ne mérite pas tant de réflexions.

Barbicane dévorait du regard cet homme qui parlait de son projet devoyage avec une légèreté, une insouciance si complète et une siparfaite absence d'inquiétudes.

«Mais au moins, lui dit-il, vous avez un plan, des moyens d'exécution?

—Excellents, mon cher Barbicane. Mais permettez-moi de vous faireune observation: j'aime autant raconter mon histoire une bonne fois, àtout le monde, et qu'il n'en soit plus question. Cela évitera desredites. Donc, sauf meilleur avis, convoquez vos amis, vos collègues,toute la ville, toute la Floride, toute l'Amérique, si vous voulez, etdemain je serai prêt à développer mes moyens comme à répondre auxobjections quelles qu'elles soient. Soyez tranquille, je lesattendrai de pied ferme. Cela vous va-t-il?

—Cela me va», répondit Barbicane.

Sur ce, le président sortit de la cabine et fit part à la foule de laproposition de Michel Ardan. Ses paroles furent accueillies avec destrépignements et des grognements de joie. Cela coupait court à toutedifficulté. Le lendemain chacun pourrait contempler à son aise lehéros européen. Cependant certains spectateurs des plus entêtés nevoulurent pas quitter le pont de l'Atlanta; ils passèrent la nuit àbord. Entre autres, J.-T. Maston avait vissé son crochet dans lalisse de la dunette, et il aurait fallu un cabestan pour l'enarracher.

«C'est un héros! un héros! s'écriait-il sur tous les tons, et nousne sommes que des femmelettes auprès de cet Européen-là!

Quant au président, après avoir convié les visiteurs à se retirer, ilrentra dans la cabine du passager, et il ne la quitta qu'au moment oùla cloche du steamer sonna le quart de minuit.

Mais alors les deux rivaux en popularité se serraient chaleureusementla main, et Michel Ardan tutoyait le président Barbicane.

XIX

UN MEETING

Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au gré de l'impatiencepublique. On le trouva paresseux, pour un Soleil qui devait éclairerune semblable fête. Barbicane, craignant les questions indiscrètespour Michel Ardan, aurait voulu réduire ses auditeurs à un petitnombre d'adeptes, à ses collègues, par exemple. Mais autant essayerd'endiguer le Niagara. Il dut donc renoncer à ses projets et laisserson nouvel ami courir les chances d'une conférence publique. Lanouvelle salle de la Bourse de Tampa-Town, malgré ses dimensionscolossales, fut jugée insuffisante pour la cérémonie, car la réunionprojetée prenait les proportions d'un véritable meeting.

Le lieu choisit fut une vaste plaine située en dehors de la ville; enquelques heures on parvint à l'abriter contre les rayons du soleil;les navires du port riches en voiles, en agrès, en mâts de rechange,en vergues, fournirent les accessoires nécessaires à la constructiond'une tente colossale. Bientôt un immense ciel de toile s'étendit surla prairie calcinée et la défendit des ardeurs du jour. Là trois centmille personnes trouvèrent place et bravèrent pendant plusieurs heuresune température étouffante, en attendant l'arrivée du Français. Decette foule de spectateurs, un premier tiers pouvait voir et entendre;un second tiers voyait mal et n'entendait pas; quant au troisième, ilne voyait rien et n'entendait pas davantage. Ce ne fut cependant pasle moins empressé à prodiguer ses applaudissements.

A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagné desprincipaux membres du Gun-Club. Il donnait le bras droit au présidentBarbicane, et le bras gauche à J.-T. Maston, plus radieux que leSoleil en plein midi, et presque aussi rutilant. Ardan monta sur uneestrade, du haut de laquelle ses regards s'étendaient sur un océan dechapeaux noirs. Il ne paraissait aucunement embarrassé; il ne posaitpas; il était là comme chez lui, gai, familier, aimable. Aux hurrahsqui l'accueillirent il répondit par un salut gracieux; puis, de lamain, réclama le silence, silence, il prit la parole en anglais, ets'exprima fort correctement en ces termes:

«Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse très chaud, je vais abuser de vosmoments pour vous donner quelques explications sur des projets qui ontparu vous intéresser. Je ne suis ni un orateur ni un savant, et je necomptais point parler publiquement; mais mon ami Barbicane m'a dit quecela vous ferait plaisir, et je me suis dévoué. Donc, écoutez-moiavec vos six cent mille oreilles, et veuillez excuser les fautes del'auteur.

Ce début sans façon fut fort goûté des assistants, qui exprimèrentleur contentement par un immense murmure de satisfaction.

«Messieurs, dit-il, aucune marque d'approbation ou d'improbation n'estinterdite. Ceci convenu, je commence. Et d'abord, ne l'oubliez pas,vous avez affaire à un ignorant, mais son ignorance va si loin qu'ilignore même les difficultés. Il lui a donc paru que c'était chosesimple, naturelle, facile, de prendre passage dans un projectile et departir pour la Lune. Ce voyage-là devait se faire tôt ou tard, etquant au mode de locomotion adopté, il suit tout simplement la loi duprogrès. L'homme a commencé par voyager à quatre pattes, puis, unbeau jour, sur deux pieds, puis en charrette, puis en coche, puis enpatache, puis en diligence, puis en chemin de fer; eh bien! leprojectile est la voiture de l'avenir, et, à vrai dire, les planètesne sont que des projectiles, de simples boulets de canon lancés par lamain du Créateur. Mais revenons à notre véhicule. Quelques-uns devous, messieurs, ont pu croire que la vitesse qui lui sera impriméeest excessive; il n'en est rien; tous les astres l'emportent enrapidité, et la Terre elle-même, dans son mouvement de translationautour du Soleil, nous entraîne trois fois plus rapidement. Voiciquelques exemples. Seulement, je vous demande la permission dem'exprimer en lieues, car les mesures américaines ne me sont pas trèsfamilières, et je craindrais de m'embrouiller dans mes calculs.

La demande parut toute simple et ne souffrit aucune difficulté.L'orateur reprit son discours:

«Voici, messieurs, la vitesse des différentes planètes. Je suisobligé d'avouer que, malgré mon ignorance, je connais fort exactementce petit détail astronomique; mais avant deux minutes vous serez aussisavants que moi. Apprenez donc que Neptune fait cinq mille lieues àl'heure; Uranus, sept mille; Saturne, huit mille huit centcinquante-huit; Jupiter, onze mille six cent soixante-quinze; Mars,vingt-deux mille onze; la Terre, vingt-sept mille cinq cents; Vénus,trente-deux mille cent quatre-vingt-dix; Mercure, cinquante-deux millecinq cent vingt; certaines comètes, quatorze cent mille lieues dansleur périhélie! Quant à nous, véritables flâneurs, gens peu pressés,notre vitesse ne dépassera pas neuf mille neuf cents lieues, et elleira toujours en décroissant! Je vous demande s'il y a là de quois'extasier, et n'est-il pas évident que tout cela sera dépassé quelquejour par des vitesses plus grandes encore, dont la lumière oul'électricité seront probablement les agents mécaniques?

Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de Michel Ardan.

«Mes chers auditeurs, reprit-il, à en croire certains espritsbornés—c'est le qualificatif qui leur convient—, l'humanité seraitrenfermée dans un cercle de Popilius qu'elle ne saurait franchir, etcondamnée à végéter sur ce globe sans jamais pouvoir s'élancer dans lesespaces planétaires! Il n'en est rien! On va aller à la Lune, on ira auxplanètes, on ira aux étoiles, comme on va aujourd'hui de Liverpool à NewYork, facilement, rapidement, sûrement, et l'océan atmosphérique serabientôt traversé comme les océans de la Lune! La distance n'est qu'unmot relatif, et finira par être ramenée à zéro.

L'assemblée, quoique très montée en faveur du héros français, resta unpeu interdite devant cette audacieuse théorie. Michel Ardan parut lecomprendre.

«Vous ne semblez pas convaincus, mes braves hôtes, reprit-il avec unaimable sourire. Eh bien! raisonnons un peu. Savez-vous quel tempsil faudrait à un train express pour atteindre la Lune? Trois centsjours. Pas davantage. Un trajet de quatre-vingt-six mille quatrecent dix lieues, mais qu'est-ce que cela? Pas même neuf fois le tourde la Terre, et il n'est point de marins ni de voyageurs un peudégourdis qui n'aient fait plus de chemin pendant leur existence.Songez donc que je ne serai que quatre-vingt-dix-sept heures en route!Ah! vous vous figurez que la Lune est éloignée de la Terre et qu'ilfaut y regarder à deux fois avant de tenter l'aventure! Mais quediriez-vous donc s'il s'agissait d'aller à Neptune, qui gravite à onzecent quarante-sept millions de lieues du Soleil! Voilà un voyage quepeu de gens pourraient faire, s'il coûtait seulement cinq sols parkilomètre! Le baron de Rothschild lui-même, avec son milliard,n'aurait pas de quoi payer sa place, et faute de cent quarante-septmillions, il resterait en route!

Cette façon d'argumenter parut beaucoup plaire à l'assemblée;d'ailleurs Michel Ardan, plein de son sujet, s'y lançait à corps perduavec un entrain superbe; il se sentait avidement écouté, et repritavec une admirable assurance:

«Eh bien! mes amis, cette distance de Neptune au Soleil n'est rienencore, si on la compare à celle des étoiles; en effet, pour évaluerl'éloignement de ces astres, il faut entrer dans cette numérationéblouissante où le plus petit nombre a neuf chiffres, et prendre lemilliard pour unité. Je vous demande pardon d'être si ferré sur cettequestion, mais elle est d'un intérêt palpitant. Écoutez et jugez!Alpha du Centaure est à huit mille milliards de lieues, Véga àcinquante mille milliards, Sirius à cinquante mille milliards,Arcturus à cinquante-deux mille milliards, la Polaire à cent dix-septmille milliards, la Chèvre à cent soixante-dix mille milliards, lesautres étoiles à des mille et des millions et des milliards demilliards de lieues! Et l'on viendrait parler de la distance quisépare les planètes du Soleil! Et l'on soutiendrait que cettedistance existe! Erreur! fausseté! aberration des sens! Savez-vousce que je pense de ce monde qui commence à l'astre radieux et finit àNeptune? Voulez-vous connaître ma théorie? Elle est bien simple!Pour moi, le monde solaire est un corps solide, homogène; les planètesqui le composent se pressent, se touchent, adhèrent, et l'espaceexistant entre elles n'est que l'espace qui sépare les molécules dumétal le plus compacte, argent ou fer, or ou platine! J'ai donc ledroit d'affirmer, et je répète avec une conviction qui vous pénétreratous: «La distance est un vain mot, la distance n'existe pas!

—Bien dit! Bravo! Hurrah! s'écria d'une seule voix l'assembléeélectrisée par le geste, par l'accent de l'orateur, par la hardiessede ses conceptions.

—Non! s'écria J.-T. Maston plus énergiquement que les autres, ladistance n'existe pas!

Et, emporté par la violence de ses mouvements, par l'élan de son corpsqu'il eut peine à maîtriser, il faillit tomber du haut de l'estradesur le sol. Mais il parvint à retrouver son équilibre, et il évitaune chute qui lui eût brutalement prouvé que la distance n'était pasun vain mot. Puis le discours de l'entraînant orateur reprit soncours.

«Mes amis, dit Michel Ardan, je pense que cette question estmaintenant résolue. Si je ne vous ai pas convaincus tous, c'est quej'ai été timide dans mes démonstrations, faible dans mes arguments, etil faut en accuser l'insuffisance de mes études théoriques. Quoiqu'il en soit, je vous le répète, la distance de la Terre à sonsatellite est réellement peu importante et indigne de préoccuper unesprit sérieux. Je ne crois donc pas trop m'avancer en disant qu'onétablira prochainement des trains de projectiles, dans lesquels sefera commodément le voyage de la Terre à la Lune. Il n'y aura nichoc, ni secousse, ni déraillement à craindre, et l'on atteindra lebut rapidement, sans fatigue, en ligne droite, «à vol d'abeille», pourparler le langage de vos trappeurs. Avant vingt ans, la moitié de laTerre aura visité la Lune!

—Hurrah! hurrah pour Michel Ardan! s'écrièrent les assistants, mêmeles moins convaincus.

—Hurrah pour Barbicane!» répondit modestement l'orateur.

Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de l'entreprise futaccueilli par d'unanimes applaudissements.

«Maintenant, mes amis, reprit Michel Ardan, si vous avez quelquequestion à m'adresser, vous embarrasserez évidemment un pauvre hommecomme moi, mais je tâcherai cependant de vous répondre.

Jusqu'ici, le président du Gun-Club avait lieu d'être très satisfaitde la tournure que prenait la discussion. Elle portait sur cesthéories spéculatives dans lesquelles Michel Ardan, entraîné par savive imagination, se montrait fort brillant. Il fallait doncl'empêcher de dévier vers les questions pratiques, dont il se fûtmoins bien tiré, sans doute. Barbicane se hâta de prendre la parole,et il demanda à son nouvel ami s'il pensait que la Lune ou lesplanètes fussent habitées.

«C'est un grand problème que tu me poses là, mon digne président,répondit l'orateur en souriant; cependant, si je ne me trompe, deshommes de grande intelligence, Plutarque, Swedenborg, Bernardin deSaint-Pierre et beaucoup d'autres se sont prononcés pourl'affirmative. En me plaçant au point de vue de la philosophienaturelle, je serais porté à penser comme eux; je me dirais que riend'inutile n'existe en ce monde, et, répondant à ta question par uneautre question, ami Barbicane, j'affirmerais que si les mondes sonthabitables, ou ils sont habités, ou ils l'ont été, ou ils le seront.

—Très bien! s'écrièrent les premiers rangs des spectateurs, dontl'opinion avait force de loi pour les derniers.

—On ne peut répondre avec plus de logique et de justesse, dit leprésident du Gun-Club. La question revient donc à celle-ci: Lesmondes sont-ils habitables? Je le crois, pour ma part.

—Et moi, j'en suis certain, répondit Michel Ardan.

—Cependant, répliqua l'un des assistants, il y a des arguments contrel'habitabilité des mondes. Il faudrait évidemment dans la plupart queles principes de la vie fussent modifiés. Ainsi, pour ne parler quedes planètes, on doit être brûlé dans les unes et gelé dans lesautres, suivant qu'elles sont plus ou moins éloignées du Soleil.

—Je regrette, répondit Michel Ardan, de ne pas connaîtrepersonnellement mon honorable contradicteur, car j'essaierais de luirépondre. Son objection a sa valeur, mais je crois qu'on peut lacombattre avec quelque succès, ainsi que toutes celles dontl'habitabilité des mondes a été l'objet. Si j'étais physicien, jedirais que, s'il y a moins de calorique mis en mouvement dans lesplanètes voisines du Soleil, et plus, au contraire, dans les planèteséloignées, ce simple phénomène suffit pour équilibrer la chaleur etrendre la température de ces mondes supportable à des êtres organiséscomme nous le sommes. Si j'étais naturaliste, je lui dirais, aprèsbeaucoup de savants illustres, que la nature nous fournit sur la terredes exemples d'animaux vivant dans des conditions bien diversesd'habitabilité; que les poissons respirent dans un milieu mortel auxautres animaux; que les amphibies ont une double existence assezdifficile à expliquer; que certains habitants des mers se maintiennentdans les couches d'une grande profondeur et y supportent sans êtreécrasés des pressions de cinquante ou soixante atmosphères; que diversinsectes aquatiques, insensibles à la température, se rencontrent à lafois dans les sources d'eau bouillante et dans les plaines glacées del'océan Polaire; enfin, qu'il faut reconnaître à la nature unediversité dans ses moyens d'action souvent incompréhensible, mais nonmoins réelle, et qui va jusqu'à la toute-puissance. Si j'étaischimiste, je lui dirais que les aérolithes, ces corps évidemmentformés en dehors du monde terrestre, ont révélé à l'analyse des tracesindiscutables de carbone; que cette substance ne doit son origine qu'àdes êtres organisés, et que, d'après les expériences de Reichenbach,elle a dû être nécessairement «animalisée». Enfin, si j'étaisthéologien, je lui dirais que la Rédemption divine semble, suivantsaint Paul, s'être appliquée non seulement à la Terre, mais à tous lesmondes célestes. Mais je ne suis ni théologien, ni chimiste, ninaturaliste, ni physicien. Aussi, dans ma parfaite ignorance desgrandes lois qui régissent l'univers, je me borne à répondre: Je nesais pas si les mondes sont habités, et, comme je ne le sais pas, jevais y voir!

L'adversaire des théories de Michel Ardan hasarda-t-il d'autresarguments? Il est impossible de le dire, car les cris frénétiques dela foule eussent empêché toute opinion de se faire jour. Lorsque lesilence se fut rétabli jusque dans les groupes les plus éloignés, letriomphant orateur se contenta d'ajouter les considérations suivantes:

«Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu'une si grande question est àpeine effleurée par moi; je ne viens point vous faire ici un courspublic et soutenir une thèse sur ce vaste sujet. Il y a toute uneautre série d'arguments en faveur de l'habitabilité des mondes. Je lalaisse de côté. Permettez-moi seulement d'insister sur un point. Auxgens qui soutiennent que les planètes ne sont pas habitées, il fautrépondre: Vous pouvez avoir raison, s'il est démontré que la Terre estle meilleur des mondes possible, mais cela n'est pas, quoi qu'en aitdit Voltaire. Elle n'a qu'un satellite, quand Jupiter, Uranus,Saturne, Neptune, en ont plusieurs à leur service, avantage qui n'estpoint à dédaigner. Mais ce qui rend surtout notre globe peuconfortable, c'est l'inclinaison de son axe sur son orbite. De làl'inégalité des jours et des nuits; de là cette diversité fâcheuse dessaisons. Sur notre malheureux sphéroïde, il fait toujours trop chaudou trop froid; on y gèle en hiver, on y brûle en été; c'est la planèteaux rhumes, aux coryzas et aux fluxions de poitrine, tandis qu'à lasurface de Jupiter, par exemple, où l'axe est très peu incliné[L'inclinaison de l'axe de Jupiter sur son orbite n'est que de 3°5'.], les habitants pourraient jouir de températures invariables; il ya la zone des printemps, la zone des étés, la zone des automnes et lazone des hivers perpétuels; chaque Jovien peut choisir le climat quilui plaît et se mettre pour toute sa vie à l'abri des variations de latempérature. Vous conviendrez sans peine de cette supériorité deJupiter sur notre planète, sans parler de ses années, qui durent douzeans chacune! De plus, il est évident pour moi que, sous ces auspiceset dans ces conditions merveilleuses d'existence, les habitants de cemonde fortuné sont des êtres supérieurs, que les savants y sont plussavants, que les artistes y sont plus artistes, que les méchants ysont moins méchants, et que les bons y sont meilleurs. Hélas! quemanque-t-il à notre sphéroïde pour atteindre cette perfection? Peu dechose! Un axe de rotation moins incliné sur le plan de son orbite.

—Eh bien! s'écria une voix impétueuse, unissons nos efforts,inventons des machines et redressons l'axe de la Terre!

Un tonnerre d'applaudissements éclata à cette proposition, dontl'auteur était et ne pouvait être que J.-T. Maston. Il est probableque le fougueux secrétaire avait été emporté par ses instinctsd'ingénieur à hasarder cette hardie proposition. Mais, il faut ledire—car c'est la vérité—, beaucoup l'appuyèrent de leurs cris,et sans doute, s'ils avaient eu le point d'appui réclamé parArchimède, les Américains auraient construit un levier capable desoulever le monde et de redresser son axe. Mais le point d'appui,voilà ce qui manquait à ces téméraires mécaniciens.

Néanmoins, cette idée «éminemment pratique» eut un succès énorme; ladiscussion fut suspendue pendant un bon quart d'heure, et longtemps,bien longtemps encore, on parla dans les États-Unis d'Amérique de laproposition formulée si énergiquement par le secrétaire perpétuel duGun-Club.

XX

ATTAQUE ET RIPOSTE

Cet incident semblait devoir terminer la discussion. C'était le «motde la fin», et l'on n'eût pas trouvé mieux. Cependant, quandl'agitation se fut calmée, on entendit ces paroles prononcées d'unevoix forte et sévère:

«Maintenant que l'orateur a donné une large part à la fantaisie,voudra-t-il bien rentrer dans son sujet, faire moins de théories etdiscuter la partie pratique de son expédition?

Tous les regards se dirigèrent vers le personnage qui parlait ainsi.C'était un homme maigre, sec, d'une figure énergique, avec une barbetaillée à l'américaine qui foisonnait sous son menton. A la faveurdes diverses agitations produites dans l'assemblée, il avait peu à peugagné le premier rang des spectateurs. Là, les bras croisés, l'œilbrillant et hardi, il fixait imperturbablement le héros du meeting.Après avoir formulé sa demande, il se tut et ne parut pas s'émouvoirdes milliers de regards qui convergeaient vers lui, ni du murmuredésapprobateur excité par ses paroles. La réponse se faisantattendre, il posa de nouveau sa question avec le même accent net etprécis, puis il ajouta:

«Nous sommes ici pour nous occuper de la Lune et non de la Terre.

—Vous avez raison, monsieur, répondit Michel Ardan, la discussions'est égarée. Revenons à la Lune.

—Monsieur, reprit l'inconnu, vous prétendez que notre satellite esthabité. Bien. Mais s'il existe des Sélénites, ces gens-là, à coupsûr, vivent sans respirer, car—je vous en préviens dans votreintérêt—il n'y a pas la moindre molécule d'air à la surface de laLune.

A cette affirmation, Ardan redressa sa fauve crinière; il comprit quela lutte allait s'engager avec cet homme sur le vif de la question.Il le regarda fixement à son tour, et dit:

«Ah! il n'a pas d'air dans la Lune! Et qui prétend cela, s'il vousplaît?

—Les savants.

—Vraiment?

—Vraiment.

—Monsieur, reprit Michel, toute plaisanterie à part, j'ai uneprofonde estime pour les savants qui savent, mais un profond dédainpour les savants qui ne savent pas.

—Vous en connaissez qui appartiennent à cette dernière catégorie?

—Particulièrement. En France, il y en aun qui soutient que «mathématiquement»l'oiseau ne peut pas voler, et un autre dont lesthéories démontrent que le poisson n'est pasfait pour vivre dans l'eau.

—Il ne s'agit pas de ceux-là, monsieur, et je pourrais citer àl'appui de ma proposition des noms que vous ne récuseriez pas.

—Alors, monsieur, vous embarrasseriez fort un pauvre ignorant qui,d'ailleurs, ne demande pas mieux que de s'instruire!

—Pourquoi donc abordez-vous les questions scientifiques si vous neles avez pas étudiées? demanda l'inconnu assez brutalement.

—Pourquoi! répondit Ardan. Par la raison que celui-là est toujoursbrave qui ne soupçonne pas le danger! Je ne sais rien, c'est vrai,mais c'est précisément ma faiblesse qui fait ma force.

—Votre faiblesse va jusqu'à la folie, s'écria l'inconnu d'un ton demauvaise humeur.

—Eh! tant mieux, riposta le Français, si ma folie me mène jusqu'à laLune!

Barbicane et ses collègues dévoraient des yeux cet intrus qui venaitsi hardiment se jeter au travers de l'entreprise. Aucun ne leconnaissait, et le président, peu rassuré sur les suites d'unediscussion si franchement posée, regardait son nouvel ami avec unecertaine appréhension. L'assemblée était attentive et sérieusementinquiète, car cette lutte avait pour résultat d'appeler son attentionsur les dangers ou même les véritables impossibilités de l'expédition.

«Monsieur, reprit l'adversaire de Michel Ardan, les raisons sontnombreuses et indiscutables qui prouvent l'absence de toute atmosphèreautour de la Lune. Je dirai même a priorique, si cette atmosphèrea jamais existé, elle a dû être soutirée par la Terre. Mais j'aimemieux vous opposer des faits irrécusables.

—Opposez, monsieur, répondit Michel Ardan avec une galanterieparfaite, opposez tant qu'il vous plaira!

—Vous savez, dit l'inconnu, que lorsque des rayons lumineuxtraversent un milieu tel que l'air, ils sont déviés de la lignedroite, ou, en d'autres termes, qu'ils subissent une réfraction. Ehbien! lorsque des étoiles sont occultées par la Lune, jamais leursrayons, en rasant les bords du disque, n'ont éprouvé la moindredéviation ni donné le plus léger indice de réfraction. De là cetteconséquence évidente que la Lune n'est pas enveloppée d'uneatmosphère.

On regarda le Français, car, l'observation une fois admise, lesconséquences en étaient rigoureuses.

«En effet, répondit Michel Ardan, voilà votre meilleur argument, pourne pas dire le seul, et un savant serait peut-être embarrassé d'yrépondre; moi, je vous dirai seulement que cet argument n'a pas unevaleur absolue, parce qu'il suppose le diamètre angulaire de la Luneparfaitement déterminé, ce qui n'est pas. Mais passons, et dites-moi,mon cher monsieur, si vous admettez l'existence de volcans à lasurface de la Lune.

—Des volcans éteints, oui; enflammés, non.

—Laissez-moi croire pourtant, et sans dépasser les bornes de lalogique, que ces volcans ont été en activité pendant une certainepériode!

—Cela est certain, mais comme ils pouvaient fournir eux-mêmesl'oxygène nécessaire à la combustion, le fait de leur éruption neprouve aucunement la présence d'une atmosphère lunaire.

—Passons alors, répondit Michel Ardan, et laissons de côté ce genred'arguments pour arriver aux observations directes. Mais je vouspréviens que je vais mettre des noms en avant.

—Mettez.

—Je mets. En 1715, les astronomes Louville et Halley, observantl'éclipse du 3 mai, remarquèrent certaines fulminations d'une naturebizarre. Ces éclats de lumière, rapides et souvent renouvelés, furentattribués par eux à des orages qui se déchaînaient dans l'atmosphèrede la Lune.

—En 1715, répliqua l'inconnu, les astronomes Louville et Halley ontpris pour des phénomènes lunaires des phénomènes purement terrestres,tels que bolides ou autres, qui se produisaient dans notre atmosphère.Voilà ce qu'ont répondu les savants à l'énoncé de ces faits, et ce queje réponds avec eux.

—Passons encore, répondit Ardan, sans être troublé de la riposte.Herschell, en 1787, n'a-t-il pas observé un grand nombre de pointslumineux à la surface de la Lune?

—Sans doute; mais sans s'expliquer sur l'origine de ces pointslumineux, Herschell lui-même n'a pas conclu de leur apparition à lanécessité d'une atmosphère lunaire.

—Bien répondu, dit Michel Ardan en complimentant son adversaire; jevois que vous êtes très fort en sélénographie.

—Très fort, monsieur, et j'ajouterai que les plus habilesobservateurs, ceux qui ont le mieux étudié l'astre des nuits, MM.Beer et Moelder, sont d'accord sur le défaut absolu d'air à sasurface.

Un mouvement se fit dans l'assistance, qui parut s'émouvoir desarguments de ce singulier personnage.

«Passons toujours, répondit Michel Ardan avec le plus grand calme, etarrivons maintenant à un fait important. Un habile astronomefrançais, M. Laussedat, en observant l'éclipse du 18 juillet 1860,constata que les cornes du croissant solaire étaient arrondies ettronquées. Or, ce phénomène n'a pu être produit que par une déviationdes rayons du soleil à travers l'atmosphère de la Lune, et il n'a pasd'autre explication possible.

—Mais le fait est-il certain? demanda vivement l'inconnu.

—Absolument certain!

Un mouvement inverse ramena l'assemblée vers son héros favori, dontl'adversaire resta silencieux. Ardan reprit la parole, et sans tirervanité de son dernier avantage, il dit simplement: «Vous voyez doncbien, mon cher monsieur, qu'il ne faut pas se prononcer d'une façonabsolue contre l'existence d'une atmosphère à la surface de la Lune;cette atmosphère est probablement peu dense, assez subtile, maisaujourd'hui la science admet généralement qu'elle existe.

—Pas sur les montagnes, ne vous en déplaise, riposta l'inconnu, quin'en voulait pas démordre.

—Non, mais au fond des vallées, et ne dépassant pas en hauteurquelques centaines de pieds.

—En tout cas, vous feriez bien de prendre vos précautions, car cetair sera terriblement raréfié.

—Oh! mon brave monsieur, il y en aura toujours assez pour un hommeseul; d'ailleurs, une fois rendu là-haut, je tâcherai de l'économiserde mon mieux et de ne respirer que dans les grandes occasions!

Un formidable éclat de rire vint tonner aux oreilles du mystérieuxinterlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemblée, en la bravantavec fierté.

«Donc, reprit Michel Ardan d'un air dégagé, puisque nous sommesd'accord sur la présence d'une certaine atmosphère, nous voilà forcésd'admettre la présence d'une certaine quantité d'eau. C'est uneconséquence dont je me réjouis fort pour mon compte. D'ailleurs, monaimable contradicteur, permettez-moi de vous soumettre encore uneobservation. Nous ne connaissons qu'un côté du disque de la Lune, ets'il y a peu d'air sur la face qui nous regarde, il est possible qu'ily en ait beaucoup sur la face opposée.

—Et pour quelle raison?

—Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a prisla forme d'un œuf que nous apercevons par le petit bout. De là cetteconséquence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravité estsitué dans l'autre hémisphère. De là cette conclusion que toutes lesmasses d'air et d'eau ont dû être entraînées sur l'autre face de notresatellite aux premiers jours de sa création.

—Pures fantaisies! s'écria l'inconnu.

—Non! pures théories, qui sont appuyées sur les lois de lamécanique, et il me paraît difficile de les réfuter. J'en appelledonc à cette assemblée, et je mets aux voix la question de savoir sila vie, telle qu'elle existe sur la Terre, est possible à la surfacede la Lune?

Trois cent mille auditeurs à la fois applaudirent à la proposition.L'adversaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvaitplus se faire entendre. Les cris, les menaces fondaient sur lui commela grêle.

«Assez! assez! disaient les uns.

—Chassez cet intrus! répétaient les autres.

—A la porte! à la porte!» s'écriait la foule irritée.

Mais lui, ferme, cramponné à l'estrade, ne bougeait pas et laissaitpasser l'orage, qui eût pris des proportions formidables, si MichelArdan ne l'eût apaisé d'un geste. Il était trop chevaleresque pourabandonner son contradicteur dans une semblable extrémité.

«Vous désirez ajouter quelques mots? lui demanda-t-il du ton le plusgracieux.

—Oui! cent, mille, répondit l'inconnu avec emportement. Ou plutôt,non, un seul! Pour persévérer dans votre entreprise, il faut que voussoyez...

—Imprudent! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai demandéun boulet cylindro-conique à mon ami Barbicane, afin de ne pas tourneren route à la façon des écureuils?

—Mais, malheureux, l'épouvantable contrecoup vous mettra en pièces audépart!

—Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur lavéritable et la seule difficulté; cependant, j'ai trop bonne opiniondu génie industriel des Américains pour croire qu'ils ne parviendrontpas à la résoudre!

—Mais la chaleur développée par la vitesse du projectile entraversant les couches d'air?

—Oh! ses parois sont épaisses, et j'aurai si rapidement franchil'atmosphère!

—Mais des vivres? de l'eau?

—J'ai calculé que je pouvais en emporter pour un an, et ma traverséedurera quatre jours!

—Mais de l'air pour respirer en route?

—J'en ferai par des procédés chimiques.

—Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?

—Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisquela pesanteur est six fois moindre à la surface de la Lune.

—Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre!

—Et qui m'empêchera de retarder ma chute au moyen de fuséesconvenablement disposées et enflammées en temps utile?

—Mais enfin, en supposant que toutes les difficultés soient résolues,tous les obstacles aplanis, en réunissant toutes les chances en votrefaveur, en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune,comment reviendrez-vous?

—Je ne reviendrai pas!

A cette réponse, qui touchait au sublime par sa simplicité,l'assemblée demeura muette. Mais son silence fut plus éloquent quen'eussent été ses cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pourprotester une dernière fois.

«Vous vous tuerez infailliblement, s'écria-t-il, et votre mort, quin'aura été que la mort d'un insensé, n'aura pas même servi la science!

—Continuez, mon généreux inconnu, car véritablement vous pronostiquezd'une façon fort agréable.

—Ah! c'en est trop! s'écria l'adversaire de Michel Ardan, et je nesais pas pourquoi je continue une discussion aussi peu sérieuse!Poursuivez à votre aise cette folle entreprise! Ce n'est pas à vousqu'il faut s'en prendre!

—Oh! ne vous gênez pas!

—Non! c'est un autre qui portera la responsabilité de vos actes!

—Et qui donc, s'il vous plaît? demanda Michel Ardan d'une voiximpérieuse.

—L'ignorant qui a organisé cette tentative aussi impossible queridicule!

L'attaque était directe. Barbicane, depuis l'intervention del'inconnu, faisait de violents efforts pour se contenir, et a brûlersa fumée comme certains foyers de chaudières; mais, en se voyant sioutrageusement désigné, il se leva précipitamment et allait marcher àl'adversaire qui le bravait en face, quand il se vit subitement séparéde lui.

L'estrade fut enlevée tout d'un coup par cent bras vigoureux, et leprésident du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs dutriomphe. Le pavois était lourd, mais les porteurs se relayaient sanscesse, et chacun se disputait, luttait, combattait pour prêter à cettemanifestation l'appui de ses épaules.

Cependant l'inconnu n'avait point profité du tumulte pour quitter laplace. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte?Non, sans doute. En tout cas, il se tenait au premier rang, les brascroisés, et dévorait des yeux le président Barbicane.

Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommesdemeuraient engagés comme deux épées frémissantes.

Les cris de l'immense foule se maintinrent à leur maximum d'intensitépendant cette marche triomphale. Michel Ardan se laissait faire avecun plaisir évident. Sa face rayonnait. Quelquefois l'estradesemblait prise de tangage et de roulis comme un navire battu desflots. Mais les deux héros du meeting avaient le pied marin; ils nebronchaient pas, et leur vaisseau arriva sans avaries au port deTampa-Town. Michel Ardan parvint heureusement à se dérober auxdernières étreintes de ses vigoureux admirateurs; il s'enfuit àl'hôtel Franklin, gagna prestement sa chambre et se glissa rapidementdans son lit, tandis qu'une armée de cent mille hommes veillait sousses fenêtres.

Pendant ce temps, une scène courte, grave, décisive, avait lieu entrele personnage mystérieux et le président du Gun-Club.

Barbicane, libre enfin, était allé droit à son adversaire.

«Venez!» dit-il d'une voix brève.

Celui-ci le suivit sur le quai, et bientôt tous les deux se trouvèrentseuls à l'entrée d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall.

Là, ces ennemis, encore inconnus l'un à l'autre, se regardèrent.

«Qui êtes-vous? demanda Barbicane.

—Le capitaine Nicholl.

—Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jeté surmon chemin...

—Je suis venu m'y mettre!

—Vous m'avez insulté!

—Publiquement.

—Et vous me rendrez raison de cette insulte.

—A l'instant.

—Non. Je désire que tout se passe secrètement entre nous. Il y a unbois situé à trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous leconnaissez?

—Je le connais.

—Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin à cinq heures par uncôté?...

—Oui, si à la même heure vous entrez par l'autre côté.

—Et vous n'oublierez pas votre rifle? dit Barbicane.

—Pas plus que vous n'oublierez le vôtre», répondit Nicholl.

Sur ces paroles froidement prononcées, le président du Gun-Club et lecapitaine se séparèrent. Barbicane revint à sa demeure, mais au lieude prendre quelques heures de repos, il passa la nuit à chercher lesmoyens d'éviter le contrecoup du projectile et de résoudre cedifficile problème posé par Michel Ardan dans la discussion dumeeting.

XXI

COMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFFAIRE

Pendant que les conventions de ce duel étaient discutées entre leprésident et le capitaine, duel terrible et sauvage, dans lequelchaque adversaire devient chasseur d'homme, Michel Ardan se reposaitdes fatigues du triomphe. Se reposer n'est évidemment pas uneexpression juste, car les lits américains peuvent rivaliser pour ladureté avec des tables de marbre ou de granit.

Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant entre lesserviettes qui lui servaient de draps, et il songeait à installer unecouchette plus confortable dans son projectile, quand un bruit violentvint l'arracher à ses rêves. Des coups désordonnés ébranlaient saporte. Ils semblaient être portés avec un instrument de fer. Deformidables éclats de voix se mêlaient à ce tapage un peu tropmatinal.

«Ouvre! criait-on. Mais, au nom du Ciel, ouvre donc!

Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer à une demande si bruyammentposée. Cependant il se leva et ouvrit sa porte, au moment où elleallait céder aux efforts du visiteur obstiné. Le secrétaire duGun-Club fit irruption dans la chambre. Une bombe ne serait pasentrée avec moins de cérémonie.

«Hier soir, s'écria J.-T. Maston ex abrupto, notre président a étéinsulté publiquement pendant le meeting! Il a provoqué sonadversaire, qui n'est autre que le capitaine Nicholl! Ils se battentce matin au bois de Skersnaw! J'ai tout appris de la bouche deBarbicane! S'il est tué, c'est l'anéantissement de nos projets! Ilfaut donc empêcher ce duel! Or, un seul homme au monde peut avoirassez d'empire sur Barbicane pour l'arrêter, et cet homme c'est MichelArdan!

Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan, renonçant àl'interrompre, s'était précipité dans son vaste pantalon, et, moins dedeux minutes après, les deux amis gagnaient à toutes jambes lesfaubourgs de Tampa-Town.

Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au courant dela situation. Il lui apprit les véritables causes de l'inimitié deBarbicane et de Nicholl, comment cette inimitié était de vieille date,pourquoi jusque-là, grâce à des amis communs, le président et lecapitaine ne s'étaient jamais rencontrés face à face; il ajouta qu'ils'agissait uniquement d'une rivalité de plaque et de boulet, etqu'enfin la scène du meeting n'avait été qu'une occasion longtempscherchée par Nicholl de satisfaire de vieilles rancunes.

Rien de plus terrible que ces duels particuliers à l'Amérique, pendantlesquels les deux adversaires se cherchent à travers les taillis, seguettent au coin des halliers et se tirent au milieu des fourrés commedes bêtes fauves. C'est alors que chacun d'eux doit envier cesqualités merveilleuses si naturelles aux Indiens des Prairies, leurintelligence rapide, leur ruse ingénieuse, leur sentiment des traces,leur flair de l'ennemi. Une erreur, une hésitation, un faux paspeuvent amener la mort. Dans ces rencontres, les Yankees se fontsouvent accompagner de leurs chiens et, à la fois chasseurs et gibier,ils se relancent pendant des heures entières.

«Quels diables de gens vous êtes! s'écria Michel Ardan, quand soncompagnon lui eut dépeint avec beaucoup d'énergie toute cette mise enscène.

—Nous sommes ainsi, répondit modestement J.-T. Maston; maishâtons-nous.

Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir à travers la plaineencore tout humide de rosée, franchir les rizières et les creeks,couper au plus court, ils ne purent atteindre avant cinq heures etdemie le bois de Skersnaw. Barbicane devait avoir passé sa lisièredepuis une demi-heure.

Là travaillait un vieux bushman occupé à débiter en fagots des arbresabattus sous sa hache. Maston courut à lui en criant:

«Avez-vous vu entrer dans le bois un homme armé d'un rifle, Barbicane,le président... mon meilleur ami?...

Le digne secrétaire du Gun-Club pensait naïvement que son présidentdevait être connu du monde entier. Mais le bushman n'eut pas l'air dele comprendre.

«Un chasseur, dit alors Ardan.

—Un chasseur? oui, répondit le bushman.

—Il y a longtemps?

—Une heure à peu près.

—Trop tard! s'écria Maston.

—Et avez-vous entendu des coups de fusil? demanda Michel Ardan.

—Non.

—Pas un seul?

—Pas un seul. Ce chasseur-là n'a pas l'air de faire bonne chasse!

—Que faire? dit Maston.

—Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne nous estpas destinée.

—Ah! s'écria Maston avec un accent auquel on ne pouvait seméprendre, j'aimerais mieux dix balles dans ma tête qu'une seule dansla tête de Barbicane.

—En avant donc!» reprit Ardan en serrant la main de son compagnon.

Quelques secondes plus tard, les deux amis disparaissaient dans letaillis. C'était un fourré fort épais, fait de cyprès géants, desycomores, de tulipiers, d'oliviers, de tamarins, de chênes vifs et demagnolias. Ces divers arbres enchevêtraient leurs branches dans uninextricable pêle-mêle, sans permettre à la vue de s'étendre au loin.Michel Ardan et Maston marchaient l'un près de l'autre, passantsilencieusement à travers les hautes herbes, se frayant un chemin aumilieu des lianes vigoureuses, interrogeant du regard les buissons oules branches perdues dans la sombre épaisseur du feuillage etattendant à chaque pas la redoutable détonation des rifles. Quant auxtraces que Barbicane avait dû laisser de son passage à travers lebois, il leur était impossible de les reconnaître, et ils marchaienten aveugles dans ces sentiers à peine frayés, sur lesquels un Indieneût suivi pas à pas la marche de son adversaire.

Après une heure de vaines recherches, les deux compagnonss'arrêtèrent. Leur inquiétude redoublait.

«Il faut que tout soit fini, dit Maston découragé. Un homme commeBarbicane n'a pas rusé avec son ennemi, ni tendu de piège, ni pratiquéde manœuvre! Il est trop franc, trop courageux. Il est allé enavant, droit au danger, et sans doute assez loin du bushman pour quele vent ait emporté la détonation d'une arme à feu!

—Mais nous! nous! répondit Michel Ardan, depuis notre entrée sousbois, nous aurions entendu!...

—Et si nous sommes arrivés trop tard! s'écria Maston avec un accentde désespoir.

Michel Ardan ne trouva pas un mot à répondre; Maston et lui reprirentleur marche interrompue. De temps en temps ils poussaient de grandscris; ils appelaient soit Barbicane, soit Nicholl; mais ni l'un nil'autre des deux adversaires ne répondait à leur voix. De joyeusesvolées d'oiseaux, éveillés au bruit, disparaissaient entre lesbranches, et quelques daims effarouchés s'enfuyaient précipitamment àtravers les taillis.

Pendant une heure encore, la recherche se prolongea. La plus grandepartie du bois avait été explorée. Rien ne décelait la présence descombattants. C'était à douter de l'affirmation du bushman, et Ardanallait renoncer à poursuivre plus longtemps une reconnaissanceinutile, quand, tout d'un coup, Maston s'arrêta.

«Chut! fit-il. Quelqu'un là-bas!

—Quelqu'un? répondit Michel Ardan.

—Oui! un homme! Il semble immobile. Son rifle n'est plus entre sesmains. Que fait-il donc?

—Mais le reconnais-tu? demanda Michel Ardan, que sa vue basseservait fort mal en pareille circonstance.

—Oui! oui! Il se retourne, répondit Maston.

—Et c'est?...

—Le capitaine Nicholl!

—Nicholl!» s'écria Michel Ardan, qui ressentit un violent serrementde cœur.

Nicholl désarmé! Il n'avait donc plus rien à craindre de sonadversaire?

«Marchons à lui, dit Michel Ardan, nous saurons à quoi nous en tenir.

Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas, qu'ilss'arrêtèrent pour examiner plus attentivement le capitaine. Ilss'imaginaient trouver un homme altéré de sang et tout entier à savengeance! En le voyant, ils demeurèrent stupéfaits.

Un filet à maille serrée était tendu entre deux tulipiersgigantesques, et, au milieu du réseau, un petit oiseau, les ailesenchevêtrées, se débattait en poussant des cris plaintifs. L'oiseleurqui avait disposé cette toile inextricable n'était pas un être humain,mais bien une venimeuse araignée, particulière au pays, grosse commeun œuf de pigeon, et munie de pattes énormes. Le hideux animal, aumoment de se précipiter sur sa proie, avait dû rebrousser chemin etchercher asile sur les hautes branches du tulipier, car un ennemiredoutable venait le menacer à son tour.

En effet, le capitaine Nicholl, son fusil à terre, oubliant lesdangers de sa situation, s'occupait à délivrer le plus délicatementpossible la victime prise dans les filets de la monstrueuse araignée.Quand il eut fini, il donna la volée au petit oiseau, qui battitjoyeusement de l'aile et disparut.

Nicholl, attendri, le regardait fuir à travers les branches, quand ilentendit ces paroles prononcées d'une voix émue:

«Vous êtes un brave homme, vous!

Il se retourna. Michel Ardan était devant lui, répétant sur tous lestons:

«Et un aimable homme!

—Michel Ardan! s'écria le capitaine. Que venez-vous faire ici,monsieur?

—Vous serrer la main, Nicholl, et vous empêcher de tuer Barbicane oud'être tué par lui.

—Barbicane! s'écria le capitaine, que je cherche depuis deux heuressans le trouver! Où se cache-t-il?...

—Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli! il faut toujoursrespecter son adversaire; soyez tranquille, si Barbicane est vivant,nous le trouverons, et d'autant plus facilement que, s'il ne s'est pasamusé comme vous à secourir des oiseaux opprimés, il doit vouschercher aussi. Mais quand nous l'aurons trouvé, c'est Michel Ardanqui vous le dit, il ne sera plus question de duel entre vous.

—Entre le président Barbicane et moi, répondit gravement Nicholl, ily a une rivalité telle, que la mort de l'un de nous...

—Allons donc! allons donc! reprit Michel Ardan, de braves genscomme vous, cela a pu se détester, mais cela s'estime. Vous ne vousbattrez pas.

—Je me battrai, monsieur!

—Point.

—Capitaine, dit alors J.-T. Maston avec beaucoup de cœur, je suisl'ami du président, son alter ego, un autre lui-même; si vous voulezabsolument tuer quelqu'un, tirez sur moi, ce sera exactement la mêmechose.

—Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main convulsive,ces plaisanteries...

—L'ami Maston ne plaisante pas, répondit Michel Ardan, et jecomprends son idée de se faire tuer pour l'homme qu'il aime! Mais nilui ni Barbicane ne tomberont sous les balles du capitaine Nicholl,car j'ai à faire aux deux rivaux une proposition si séduisante qu'ilss'empresseront de l'accepter.

—Et laquelle? demanda Nicholl avec une visible incrédulité.

—Patience, répondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en présencede Barbicane.

—Cherchons-le donc», s'écria le capitaine.

Aussitôt ces trois hommes se mirent en chemin; le capitaine, aprèsavoir désarmé son rifle, le jeta sur son épaule et s'avança d'un passaccadé, sans mot dire.

Pendant une demi-heure encore, les recherches furent inutiles. Mastonse sentait pris d'un sinistre pressentiment. Il observait sévèrementNicholl, se demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite, lemalheureux Barbicane, déjà frappé d'une balle, ne gisait pas sans vieau fond de quelque taillis ensanglanté. Michel Ardan semblait avoirla même pensée, et tous deux interrogeaient déjà du regard lecapitaine Nicholl, quand Maston s'arrêta soudain.

Le buste immobile d'un homme adossé au pied d'un gigantesque catalpaapparaissait à vingt pas, à moitié perdu dans les herbes.

«C'est lui!» fit Maston.

Barbicane ne bougeait pas. Ardan plongea ses regards dans les yeux ducapitaine, mais celui-ci ne broncha pas. Ardan fit quelques pas encriant:

«Barbicane! Barbicane!

Nulle réponse. Ardan se précipita vers son ami; mais, au moment où ilallait lui saisir le bras, il s'arrêta court en poussant un cri desurprise.

Barbicane, le crayon à la main, traçait des formules et des figuresgéométriques sur un carnet, tandis que son fusil désarmé gisait àterre.

Absorbé dans son travail, le savant, oubliant à son tour son duel etsa vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.

Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et leconsidéra d'un œil étonné.

«Ah! s'écria-t-il enfin, toi! ici! J'ai trouvé, mon ami! J'aitrouvé!

—Quoi?

—Mon moyen!

—Quel moyen?

—Le moyen d'annuler l'effet du contrecoup au départ du projectile!

—Vraiment? dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'œil.

—Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah! Maston!s'écria Barbicane, vous aussi!

—Lui-même, répondit Michel Ardan, et permets que je te présente enmême temps le digne capitaine Nicholl!

—Nicholl! s'écria Barbicane, qui fut debout en un instant. Pardon,capitaine, dit-il, j'avais oublié... je suis prêt...

Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps des'interpeller.

«Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne sesoient pas rencontrés plus tôt! Nous aurions maintenant à pleurerl'un ou l'autre. Mais, grâce à Dieu qui s'en est mêlé, il n'y a plusrien à craindre. Quand on oublie sa haine pour se plonger dans desproblèmes de mécanique ou jouer des tours aux araignées, c'est quecette haine n'est dangereuse pour personne.

Et Michel Ardan raconta au président l'histoire du capitaine.

«Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons êtres commevous sont faits pour se casser réciproquement la tête à coups decarabine?

Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de siinattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenancegarder l'un vis-à-vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et ilrésolut de brusquer la réconciliation.

«Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lèvres sonmeilleur sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pasautre chose. Eh bien! pour prouver que tout est fini entre vous, etpuisque vous êtes gens à risquer votre peau, acceptez franchement laproposition que je vais vous faire.

—Parlez, dit Nicholl.

—L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit à la Lune.

—Oui, certes, répliqua le président.

—Et l'ami Nicholl est persuadé qu'il retombera sur la terre.

—J'en suis certain, s'écria le capitaine.

—Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prétention de vous mettred'accord; mais je vous dis tout bonnement: Partez avec moi, et venezvoir si nous resterons en route.

—Hein!» fit J.-T. Maston stupéfait.

Les deux rivaux, à cette proposition subite, avaient levé les yeuxl'un sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicaneattendait la réponse du capitaine. Nicholl guettait les paroles duprésident.

«Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y aplus de contrecoup à craindre!

—Accepté!» s'écria Barbicane.

Mais, si vite qu'il eût prononcé ce mot, Nicholl l'avait achevé enmême temps que lui.

«Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'écria Michel Ardan entendant la main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire estarrangée, mes amis, permettez-moi de vous traiter à la française.Allons déjeuner.

XXII

LE NOUVEAU CITOYEN DES ÉTATS-UNIS

Ce jour-là toute l'Amérique apprit en même temps l'affaire ducapitaine Nicholl et du président Barbicane, ainsi que son singulierdénouement. Le rôle joué dans cette rencontre par le chevaleresqueEuropéen, sa proposition inattendue qui tranchait la difficulté,l'acceptation simultanée des deux rivaux, cette conquête du continentlunaire à laquelle la France et les États-Unis allaient marcherd'accord, tout se réunit pour accroître encore la popularité de MichelArdan.

On sait avec quelle frénésie les Yankees se passionnent pour unindividu. Dans un pays où de graves magistrats s'attellent à lavoiture d'une danseuse et la traînent triomphalement, que l'on juge dela passion déchaînée par l'audacieux Français! Si l'on ne détela passes chevaux, c'est probablement parce qu'il n'en avait pas, maistoutes les autres marques d'enthousiasme lui furent prodiguées. Pasun citoyen qui ne s'unît à lui d'esprit et de cœur! Ex pluribusunum, suivant la devise des États-Unis.

A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos. Desdéputations venues de tous les coins de l'Union le harcelèrent sansfin ni trêve. Il dut les recevoir bon gré mal gré. Ce qu'il serra demains, ce qu'il tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientôt surles dents; sa voix, enrouée dans des speechs innombrables, nes'échappait plus de ses lèvres qu'en sons inintelligibles, et ilfaillit gagner une gastro-entérite à la suite des toasts qu'il dutporter à tous les comtés de l'Union. Ce succès eût grisé un autre dèsle premier jour, mais lui sut se contenir dans une demi-ébriétéspirituelle et charmante.

Parmi les députations de toute espèce qui l'assaillirent, celle des«lunatiques» n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futurconquérant de la Lune. Un jour, quelques-uns de ces pauvres gens,assez nombreux en Amérique, vinrent le trouver et demandèrent àretourner avec lui dans leur pays natal. Certains d'entre euxprétendaient parler «le sélénite» et voulurent l'apprendre à MichelArdan. Celui-ci se prêta de bon cœur à leur innocente manie et sechargea de commissions pour leurs amis de la Lune.

«Singulière folie! dit-il à Barbicane après les avoir congédiés, etfolie qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plusillustres savants, Arago, me disait que beaucoup de gens très sages ettrès réservés dans leurs conceptions se laissaient aller à une grandeexaltation, à d'incroyables singularités, toutes les fois que la Luneles occupait. Tu ne crois pas à l'influence de la Lune sur lesmaladies?

—Peu, répondit le président du Gun-Club.

—Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistré desfaits au moins étonnants. Ainsi, en 1693, pendant une épidémie, lespersonnes périrent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'uneéclipse. Le célèbre Bacon s'évanouissait pendant les éclipses de laLune et ne revenait à la vie qu'après l'entière émersion de l'astre.Le roi Charles VI retomba six fois en démence pendant l'année 1399,soit à la nouvelle, soit à la pleine Lune. Des médecins ont classé lemal caduc parmi ceux qui suivent les phases de la Lune. Les maladiesnerveuses ont paru subir souvent son influence. Mead parle d'unenfant qui entrait en convulsions quand la Lune entrait en opposition.Gall avait remarqué que l'exaltation des personnes faibless'accroissait deux fois par mois, aux époques de la nouvelle et de lapleine Lune. Enfin il y a encore mille observations de ce genre surles vertiges, les fièvres malignes, les somnambulismes, tendant àprouver que l'astre des nuits a une mystérieuse influence sur lesmaladies terrestres.

—Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane.

—Pourquoi? répondit Ardan. Ma foi, je te ferai la même réponsequ'Arago répétait dix-neuf siècles après Plutarque: «C'est peut-êtreparce que ça n'est pas vrai!

Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put échapper à aucune descorvées inhérentes à l'état d'homme célèbre. Les entrepreneurs desuccès voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour lepromener de ville en ville dans tous les États-Unis et le montrercomme un animal curieux. Michel Ardan le traita de cornac et l'envoyapromener lui-même.

Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosité publique, sesportraits, du moins, coururent le monde entier et occupèrent la placed'honneur dans les albums; on en fit des épreuves de toutesdimensions, depuis la grandeur naturelle jusqu'aux réductionsmicroscopiques des timbres-poste. Chacun pouvait posséder son hérosdans toutes les poses imaginables, en tête, en buste, en pied, deface, de profil, de trois quarts, de dos. On en tira plus de quinzecent mille exemplaires, et il avait là une belle occasion de sedébiter en reliques, mais il n'en profita pas. Rien qu'à vendre sescheveux un dollar la pièce, il lui en restait assez pour fairefortune!

Pour tout dire, cette popularité ne lui déplaisait pas. Au contraire.Il se mettait à la disposition du public et correspondait avecl'univers entier. On répétait ses bons mots, on les propageait,surtout ceux qu'il ne faisait pas. On lui en prêtait, suivantl'habitude, car il était riche de ce côté.

Non seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quelnombre infini de «beaux mariages» il aurait faits, pour peu que lafantaisie l'eût pris de «se fixer»! Les vieilles misses surtout,celles qui depuis quarante ans séchaient sur pied, rêvaient nuit etjour devant ses photographies.

Il est certain qu'il eût trouvé des compagnes par centaines, même s'illeur avait imposé la condition de le suivre dans les airs. Les femmessont intrépides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais sonintention n'était pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'ytransplanter une race croisée de Français et d'Américains. Il refusadonc.

«Aller jouer là-haut, disait-il, le rôle d'Adam avec une fille d'Ève,merci! Je n'aurais qu'à rencontrer des serpents!...

Dès qu'il put se soustraire enfin aux joies trop répétées du triomphe,il alla, suivi de ses amis, faire une visite à la Columbiad. Il luidevait bien cela. Du reste, il était devenu très fort en balistique,depuis qu'il vivait avec Barbicane, J.-T. Maston et tutti quanti.Son plus grand plaisir consistait à répéter à ces braves artilleursqu'ils n'étaient que des meurtriers aimables et savants. Il netarissait pas en plaisanteries à cet égard. Le jour où il visita laColumbiad, il l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'âme de cegigantesque mortier qui devait bientôt le lancer vers l'astre desnuits.

«Au moins, dit-il, ce canon-là ne fera de mal à personne, ce qui estdéjà assez étonnant de la part d'un canon. Mais quant à vos enginsqui détruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlezpas, et surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont «une âme», je nevous croirais pas!

Il faut rapporter ici une proposition relative à J.-T. Maston. Quandle secrétaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter laproposition de Michel Ardan, il résolut de se joindre à eux et defaire «la partie à quatre». Un jour il demanda à être du voyage.Barbicane, désolé de refuser, lui fit comprendre que le projectile nepouvait emporter un aussi grand nombre de passagers. J.-T. Maston,désespéré, alla trouver Michel Ardan, qui l'invita à se résigner etfit valoir des arguments ad hominem.

«Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mesparoles en mauvaise part; mais vraiment là, entre nous, tu es tropincomplet pour te présenter dans la Lune!

—Incomplet! s'écria le vaillant invalide.

—Oui! mon brave ami! Songe au cas où nous rencontrerions deshabitants là-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste idéede ce qui se passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre,leur montrer qu'on emploie le meilleur de son temps à se dévorer, à semanger, à se casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourraitnourrir cent milliards d'habitants, et où il y en a douze centsmillions à peine? Allons donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre àla porte!

—Mais si vous arrivez en morceaux, répliqua J.-T. Maston, vous serezaussi incomplets que moi!

—Sans doute, répondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas enmorceaux!

En effet, une expérience préparatoire, tentée le 18 octobre, avaitdonné les meilleurs résultats et fait concevoir les plus légitimesespérances. Barbicane, désirant se rendre compte de l'effet decontrecoup au moment du départ d'un projectile, fit venir un mortierde trente-deux pouces (— 0.75 cm) de l'arsenal de Pensacola. Onl'installa sur le rivage de la rade d'Hillisboro, afin que la bomberetombât dans la mer et que sa chute fût amortie. Il ne s'agissaitque d'expérimenter la secousse au départ et non le choc à l'arrivée.Un projectile creux fut préparé avec le plus grand soin pour cettecurieuse expérience. Un épais capitonnage, appliqué sur un réseau deressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intérieures.C'était un véritable nid soigneusement ouaté.

«Quel dommage de ne pouvoir y prendre place!» disait J.-T. Maston enregrettant que sa taille ne lui permît pas de tenter l'aventure.

Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle àvis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un écureuil appartenantau secrétaire perpétuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenaitparticulièrement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peusujet au vertige, supporterait ce voyage expérimental.

Le mortier fut chargé avec cent soixante livres de poudre et la bombeplacée dans la pièce. On fit feu.

Aussitôt le projectile s'enleva avec rapidité, décrivitmajestueusement sa parabole, atteignit une hauteur de mille piedsenviron, et par une courbe gracieuse alla s'abîmer au milieu desflots.

Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sachute; des plongeurs habiles se précipitèrent sous les eaux, etattachèrent des câbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidementhissée à bord. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées entre le momentoù les animaux furent enfermés et le moment où l'on dévissa lecouvercle de leur prison.

Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, etils assistèrent à l'opération avec un sentiment d'intérêt facile àcomprendre. A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'élançaau-dehors, un peu froissé, mais plein de vie, et sans avoir l'air derevenir d'une expédition aérienne. Mais d'écureuil point. On chercha.Nulle trace. Il fallut bien alors reconnaître la vérité. Le chatavait mangé son compagnon de voyage.

J.-T. Maston fut très attristé de la perte de son pauvre écureuil, etse proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.

Quoi qu'il en soit, après cette expérience, toute hésitation, toutecrainte disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encoreperfectionner le projectile et anéantir presque entièrement les effetsde contrecoup. Il n'y avait donc plus qu'à partir.

Deux jours plus tard, Michel Ardan reçut un message du président del'Union, honneur auquel il se montra particulièrement sensible.

A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de la Fayette,le gouvernement lui décernait le titre de citoyen des États-Unisd'Amérique.

XXIII

LE WAGON-PROJECTILE

Après l'achèvement de la célèbre Columbiad, l'intérêt public se rejetaimmédiatement sur le projectile, ce nouveau véhicule destiné àtransporter à travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personnen'avait oublié que, par sa dépêche du 30 septembre, Michel Ardandemandait une modification aux plans arrêtés par les membres duComité.

Le président Barbicane pensait alors avec raison que la forme duprojectile importait peu, car, après avoir traversé l'atmosphère enquelques secondes, son parcours devait s'effectuer dans le videabsolu. Le Comité avait donc adopté la forme ronde, afin que leboulet pût tourner sur lui-même et se comporter à sa fantaisie. Mais,dès l'instant qu'on le transformait en véhicule, c'était une autreaffaire. Michel Ardan ne se souciait pas de voyager à la façon desécureuils; il voulait monter la tête en haut, les pieds en bas, ayantautant de dignité que dans la nacelle d'un ballon, plus vite sansdoute, mais sans se livrer à une succession de cabrioles peuconvenables.

De nouveaux plans furent donc envoyés à la maison Breadwill and Co.d'Albany, avec recommandation de les exécuter sans retard. Leprojectile, ainsi modifié, fut fondu le 2 novembre et expédiéimmédiatement à Stone's-Hill par les railways de l'Est. Le 10, ilarriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan,Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience ce«wagon-projectile» dans lequel ils devaient prendre passage pour volerà la découverte d'un nouveau monde.

Il faut en convenir, c'était une magnifique pièce de métal, un produitmétallurgique qui faisait le plus grand honneur au génie industrieldes Américains. On venait d'obtenir pour la première fois l'aluminiumen masse aussi considérable, ce qui pouvait être justement regardécomme un résultat prodigieux. Ce précieux projectile étincelait auxrayons du Soleil. A le voir avec ses formes imposantes et coiffé deson chapeau conique, on l'eût pris volontiers pour une de ces épaissestourelles en façon de poivrières, que les architectes du Moyen Agesuspendaient à l'angle des châteaux forts. Il ne lui manquait que desmeurtrières et une girouette.

«Je m'attends, s'écriait Michel Ardan, à ce qu'il en sorte un hommed'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous seronslà-dedans comme des seigneurs féodaux, et, avec un peu d'artillerie,on y tiendrait tête à toutes les armées sélénites, si toutefois il yen a dans la Lune!

—Ainsi le véhicule te plaît? demanda Barbicane à son ami.

—Oui! oui! sans doute, répondit Michel Ardan qui l'examinait enartiste. Je regrette seulement que ses formes ne soient pas pluseffilées, son cône plus gracieux; on aurait dû le terminer par unetouffe d'ornements en métal guilloché, avec une chimère, par exemple,une gargouille, une salamandre sortant du feu les ailes déployées etla gueule ouverte...

—A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif était peu sensibleaux beautés de l'art.

—A quoi bon, ami Barbicane! Hélas! puisque tu me le demandes, jecrains bien que tu ne le comprennes jamais!

—Dis toujours, mon brave compagnon.

—Eh bien! suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ceque l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une pièce indienne qu'onappelle Le Chariot de l'Enfant?

—Pas même de nom, répondit Barbicane.

—Cela ne m'étonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, danscette pièce, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'unemaison, se demande s'il donnera à son trou la forme d'une lyre, d'unefleur, d'un oiseau ou d'une amphore. Eh bien! dis-moi, amiBarbicane, si à cette époque tu avais été membre du jury, est-ce quetu aurais condamné ce voleur-là?

—Sans hésiter, répondit le président du Gun-Club, et avec lacirconstance aggravante d'effraction.

—Et moi je l'aurais acquitté, ami Barbicane! Voilà pourquoi tu nepourras jamais me comprendre!

—Je n'essaierai même pas, mon vaillant artiste.

—Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extérieur de notrewagon-projectile laisse à désirer, on me permettra de le meubler à monaise, et avec tout le luxe qui convient à des ambassadeurs de laTerre!

—A cet égard, mon brave Michel, répondit Barbicane, tu agiras à tafantaisie, et nous te laisserons faire à ta guise.

Mais, avant de passer à l'agréable, le président du Gun-Club avaitsongé à l'utile, et les moyens inventés par lui pour amoindrir leseffets du contrecoup furent appliqués avec une intelligence parfaite.

Barbicane s'était dit, non sans raison, que nul ressort ne seraitassez puissant pour amortir le choc, et, pendant sa fameuse promenadedans le bois de Skersnaw, il avait fini par résoudre cette grandedifficulté d'une ingénieuse façon. C'est à l'eau qu'il comptaitdemander de lui rendre ce service signalé. Voici comment.

Le projectile devait être rempli à la hauteur de trois pieds d'unecouche d'eau destinée à supporter un disque en bois parfaitementétanche, qui glissait à frottement sur les parois intérieures duprojectile. C'est sur ce véritable radeau que les voyageurs prenaientplace. Quant à la masse liquide, elle était divisée par des cloisonshorizontales que le choc au départ devait briser successivement.Alors chaque nappe d'eau, de la plus basse à la plus haute,s'échappant par des tuyaux de dégagement vers la partie supérieure duprojectile, arrivait ainsi à faire ressort, et le disque, munilui-même de tampons extrêmement puissants, ne pouvait heurter le culotinférieur qu'après l'écrasement successif des diverses cloisons. Sansdoute les voyageurs éprouveraient encore un contrecoup violent aprèsle complet échappement de la masse liquide, mais le premier chocdevait être presque entièrement amorti par ce ressort d'une grandepuissance.

Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatrepieds carrés devaient peser près de onze mille cinq cents livres; maisla détente des gaz accumulés dans la Columbiad suffirait, suivantBarbicane, à vaincre cet accroissement de poids; d'ailleurs le chocdevait chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et leprojectile reprendrait promptement sa pesanteur normale.

Voilà ce qu'avait imaginé le président du Gun-Club et de quelle façonil pensait avoir résolu la grave question du contrecoup. Du reste, cetravail, intelligemment compris par les ingénieurs de la maisonBreadwill, fut merveilleusement exécuté; l'effet une fois produit etl'eau chassée au-dehors, les voyageurs pouvaient se débarrasserfacilement des cloisons brisées et démonter le disque mobile qui lessupportait au moment du départ.

Quant aux parois supérieures du projectile, elles étaient revêtuesd'un épais capitonnage de cuir, appliqué sur des spirales du meilleuracier, qui avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyauxd'échappement dissimulés sous ce capitonnage ne laissaient pas mêmesoupçonner leur existence.

Ainsi donc toutes les précautions imaginables pour amortir le premierchoc avaient été prises, et pour se laisser écraser, disait MichelArdan, il faudrait être «de bien mauvaise composition».

Le projectile mesurait neuf pieds de large extérieurement sur douzepieds de haut. Afin de ne pas dépasser le poids assigné, on avait unpeu diminué l'épaisseur de ses parois et renforcé sa partieinférieure, qui devait supporter toute la violence des gaz développéspar la déflagration du pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dansles bombes et les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujoursplus épais.

On pénétrait dans cette tour de métal par une étroite ouvertureménagée sur les parois du cône, et semblable à ces «trous d'homme» deschaudières à vapeur. Elle se fermait hermétiquement au moyen d'uneplaque d'aluminium, retenue à l'intérieur par de puissantes vis depression. Les voyageurs pourraient donc sortir à volonté de leurprison mobile, dès qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.

Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien nefut plus facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatrehublots de verre lenticulaire d'une forte épaisseur, deux percés dansla paroi circulaire du projectile; un troisième à sa partie inférieureet un quatrième dans son chapeau conique. Les voyageurs seraient doncà même d'observer, pendant leur parcours, la Terre qu'ilsabandonnaient, la Lune dont ils s'approchaient et les espacesconstellés du ciel. Seulement, ces hublots étaient protégés contreles chocs du départ par des plaques solidement encastrées, qu'il étaitfacile de rejeter au-dehors en dévissant des écrous intérieurs. Decette façon, l'air contenu dans le projectile ne pouvait pass'échapper, et les observations devenaient possibles.

Tous ces mécanismes, admirablement établis, fonctionnaient avec laplus grande facilité, et les ingénieurs ne s'étaient pas montrés moinsintelligents dans les aménagements du wagon-projectile.

Des récipients solidement assujettis étaient destinés à contenir l'eauet les vivres nécessaires aux trois voyageurs; ceux-ci pouvaient mêmese procurer le feu et la lumière au moyen de gaz emmagasiné dans unrécipient spécial sous une pression de plusieurs atmosphères. Ilsuffisait de tourner un robinet, et pendant six jours ce gaz devaitéclairer et chauffer ce confortable véhicule. On le voit, rien nemanquait des choses essentielles à la vie et même au bien-être. Deplus, grâce aux instincts de Michel Ardan, l'agréable vint se joindreà l'utile sous la forme d'objets d'art; il eût fait de son projectileun véritable atelier d'artiste, si l'espace ne lui eût pas manqué. Dureste, on se tromperait en supposant que trois personnes dussent setrouver à l'étroit dans cette tour de métal. Elle avait une surfacede cinquante-quatre pieds carrés à peu près sur dix pieds de hauteur,ce qui permettait à ses hôtes une certaine liberté de mouvement. Ilsn'eussent pas été aussi à leur aise dans le plus confortable wagon desÉtats-Unis.

La question des vivres et de l'éclairage étant résolue, restait laquestion de l'air. Il était évident que l'air enfermé dans leprojectile ne suffirait pas pendant quatre jours à la respiration desvoyageurs; chaque homme, en effet, consomme dans une heure environtout l'oxygène contenu dans cent litres d'air. Barbicane, ses deuxcompagnons, et deux chiens qu'il comptait emmener, devaient consommer,par vingt-quatre heures, deux mille quatre cents litres d'oxygène, ou,en poids, à peu près sept livres. Il fallait donc renouveler l'air duprojectile. Comment? Par un procédé bien simple, celui de MM.Reiset et Regnault, indiqué par Michel Ardan pendant la discussion dumeeting.

On sait que l'air se compose principalement de vingt et une partiesd'oxygène et de soixante-dix-neuf parties d'azote. Or, que sepasse-t-il dans l'acte de la respiration? Un phénomène fort simple.L'homme absorbe l'oxygène de l'air, éminemment propre à entretenir lavie, et rejette l'azote intact. L'air expiré a perdu près de cinqpour cent de son oxygène et contient alors un volume à peu près égald'acide carbonique, produit définitif de la combustion des éléments dusang par l'oxygène inspiré. Il arrive donc que dans un milieu clos,et après un certain temps, tout l'oxygène de l'air est remplacé parl'acide carbonique, gaz essentiellement délétère.

La question se réduisait dès lors à ceci: l'azote s'étant conservéintact, 1º refaire l'oxygène absorbé; 2º détruire l'acide carboniqueexpiré. Rien de plus facile au moyen du chlorate de potasse et de lapotasse caustique.

Le chlorate de potasse est un sel qui se présente sous la forme depaillettes blanches; lorsqu'on le porte à une température supérieure àquatre cents degrés, il se transforme en chlorure de potassium, etl'oxygène qu'il contient se dégage entièrement. Or, dix-huit livresde chlorate de potasse rendent sept livres d'oxygène, c'est-à-dire laquantité nécessaire aux voyageurs pendant vingt-quatre heures. Voilàpour refaire l'oxygène.

Quant à la potasse caustique, c'est une matière très avide de l'acidecarbonique mêlé à l'air, et il suffit de l'agiter pour qu'elle s'enempare et forme du bicarbonate de potasse. Voilà pour absorberl'acide carbonique.

En combinant ces deux moyens, on était certain de rendre à l'air viciétoutes ses qualités vivifiantes. C'est ce que les deux chimistes, MM.Reiset et Regnault, avaient expérimenté avec succès. Mais, il faut ledire, l'expérience avait eu lieu jusqu'alors in anima vili. Quelleque fût sa précision scientifique, on ignorait absolument comment deshommes la supporteraient.

Telle fut l'observation faite à la séance où se traita cette gravequestion. Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute la possibilitéde vivre au moyen de cet air factice, et il offrit d'en faire l'essaiavant le départ. Mais l'honneur de tenter cette épreuve fut réclaméénergiquement par J.-T. Maston.

«Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien le moinsque j'habite le projectile pendant une huitaine de jours.

Il y aurait eu mauvaise grâce à lui refuser. On se rendit à sesvœux. Une quantité suffisante de chlorate de potasse et de potassecaustique fut mise à sa disposition avec des vivres pour huit jours;puis, ayant serré la main de ses amis, le 12 novembre, à six heures dumatin, après avoir expressément recommandé de ne pas ouvrir sa prisonavant le 20, à six heures du soir, il se glissa dans le projectile,dont la plaque fut hermétiquement fermée. Que se passa-t-il pendantcette huitaine? Impossible de s'en rendre compte. L'épaisseur desparois du projectile empêchait tout bruit intérieur d'arriverau-dehors.

Le 20 novembre, à six heures précises, la plaque fut retirée; les amisde J.-T. Maston ne laissaient pas d'être un peu inquiets. Mais ilsfurent promptement rassurés en entendant une voix joyeuse qui poussaitun hurrah formidable.

Bientôt le secrétaire du Gun-Club apparut au sommet du cône dans uneattitude triomphante. Il avait engraissé!

XXIV

LE TÉLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES

Le 20 octobre de l'année précédente, après la souscription close, leprésident du Gun-Club avait crédité l'Observatoire de Cambridge dessommes nécessaires à la construction d'un vaste instrument d'optique.Cet appareil, lunette ou télescope, devait être assez puissant pourrendre visible à la surface de la Lune un objet ayant au plus neufpieds de largeur.

Il y a une différence importante entre la lunette et le télescope; ilest bon de la rappeler ici. La lunette se compose d'un tube qui porteà son extrémité supérieure une lentille convexe appelée objectif, et àson extrémité inférieure une seconde lentille nommée oculaire, àlaquelle s'applique l'œil de l'observateur. Les rayons émanant del'objet lumineux traversent la première lentille et vont, parréfraction, former une image renversée à son foyer [C'est le point oùles rayons lumineux se réunissent après avoir été réfractés.]. Cetteimage, on l'observe avec l'oculaire, qui la grossit exactement commeferait une loupe. Le tube de la lunette est donc fermé à chaqueextrémité par l'objectif et l'oculaire.

Au contraire, le tube du télescope est ouvert à son extrémitésupérieure. Les rayons partis de l'objet observé y pénètrentlibrement et vont frapper un miroir métallique concave, c'est-à-direconvergent. De là ces rayons réfléchis rencontrent un petit miroirqui les renvoie à l'oculaire, disposé de façon à grossir l'imageproduite.

Ainsi, dans les lunettes, la réfraction joue le rôle principal, etdans les télescopes, la réflexion. De là le nom de réfracteurs donnéaux premières, et celui de réflecteurs attribué aux seconds. Toute ladifficulté d'exécution de ces appareils d'optique gît dans laconfection des objectifs, qu'ils soient faits de lentilles ou demiroirs métalliques.

Cependant, à l'époque où le Gun-Club tenta sa grande expérience, cesinstruments étaient singulièrement perfectionnés et donnaient desrésultats magnifiques. Le temps était loin où Galilée observa lesastres avec sa pauvre lunette qui grossissait sept fois au plus.Depuis le XVIe siècle, les appareils d'optique s'élargirent ets'allongèrent dans des proportions considérables, et ils permirent dejauger les espaces stellaires à une profondeur inconnue jusqu'alors.Parmi les instruments réfracteurs fonctionnant à cette époque, oncitait la lunette de l'Observatoire de Poulkowa, en Russie, dontl'objectif mesure quinze pouces (— 38 centimètres de largeur [Elle acoûté 80,000 roubles (320,000 francs).]), la lunette de l'opticienfrançais Lerebours, pourvue d'un objectif égal au précédent, et enfinla lunette de l'Observatoire de Cambridge, munie d'un objectif qui adix-neuf pouces de diamètre (48 cm).

Parmi les télescopes, on en connaissait deux d'une puissanceremarquable et de dimension gigantesque. Le premier, construit parHerschell, était long de trente-six pieds et possédait un miroir largede quatre pieds et demi; il permettait d'obtenir des grossissements desix mille fois. Le second s'élevait en Irlande, à Birrcastle, dans leparc de Parsonstown, et appartenait à Lord Rosse. La longueur de sontube était de quarante-huit pieds, la largeur de son miroir de sixpieds (— 1.93 m [On entend souvent parler de lunettes ayant unelongueur bien plus considérable; une, entre autres, de 300 pieds defoyer, fut établie par les soins de Dominique Cassini à l'Observatoirede Paris; mais il faut savoir que ces lunettes n'avaient pas de tube.L'objectif était suspendu en l'air au moyen de mâts, et l'observateur,tenant son oculaire à la main, venait se placer au foyer de l'objectifle plus exactement possible. On comprend combien ces instrumentsétaient d'un emploi peu aisé et la difficulté qu'il y avait de centrerdeux lentilles placées dans ces conditions.]); il grossissait sixmille quatre cents fois, et il avait fallu bâtir une immenseconstruction en maçonnerie pour disposer les appareils nécessaires àla manœuvre de l'instrument, qui pesait vingt-huit mille livres.

Mais, on le voit, malgré ces dimensions colossales, les grossissementsobtenus ne dépassaient pas six mille fois en nombres ronds; or, ungrossissement de six mille fois ne ramène la Lune qu'à trente-neufmilles (— 16 lieues), et il laisse seulement apercevoir les objetsayant soixante pieds de diamètre, à moins que ces objets ne soienttrès allongés.

Or, dans l'espèce, il s'agissait d'un projectile large de neuf piedset long de quinze; il fallait donc ramener la Lune à cinq milles (— 2lieues) au moins, et, pour cela, produire des grossissements dequarante-huit mille fois.

Telle était la question posée à l'Observatoire de Cambridge. Il nedevait pas être arrêté par les difficultés financières; restaient doncles difficultés matérielles.

Et d'abord il fallut opter entre les télescopes et les lunettes. Leslunettes présentent des avantages sur les télescopes. A égalitéd'objectifs, elles permettent d'obtenir des grossissements plusconsidérables, parce que les rayons lumineux qui traversent leslentilles perdent moins par l'absorption que par la réflexion sur lemiroir métallique des télescopes. Mais l'épaisseur que l'on peutdonner à une lentille est limitée, car, trop épaisse, elle ne laisseplus passer les rayons lumineux. En outre, la construction de cesvastes lentilles est excessivement difficile et demande un tempsconsidérable, qui se mesure par années.

Donc, bien que les images fussent mieux éclairées dans les lunettes,avantage inappréciable quand il s'agit d'observer la Lune, dont lalumière est simplement réfléchie, on se décida à employer letélescope, qui est d'une exécution plus prompte et permet d'obtenir deplus forts grossissements. Seulement, comme les rayons lumineuxperdent une grande partie de leur intensité en traversantl'atmosphère, le Gun-Club résolut d'établir l'instrument sur l'une desplus hautes montagnes de l'Union, ce qui diminuerait l'épaisseur descouches aériennes.

Dans les télescopes, on l'a vu, l'oculaire, c'est-à-dire la loupeplacée à l'œil de l'observateur, produit le grossissement, etl'objectif qui supporte les plus forts grossissements est celui dontle diamètre est le plus considérable et la distance focale plusgrande. Pour grossir quarante-huit mille fois, il fallait dépassersingulièrement en grandeur les objectifs d'Herschell et de Lord Rosse.Là était la difficulté, car la fonte de ces miroirs est une opérationtrès délicate.

Heureusement, quelques années auparavant, un savant de l'Institut deFrance, Léon Foucault, venait d'inventer un procédé qui rendait trèsfacile et très prompt le polissage des objectifs, en remplaçant lemiroir métallique par des miroirs argentés. Il suffisait de couler unmorceau de verre de la grandeur voulue et de le métalliser ensuiteavec un sel d'argent. Ce fut ce procédé, dont les résultats sontexcellents, qui fut suivi pour la fabrication de l'objectif.

De plus, on le disposa suivant la méthode imaginée par Herschell pourses télescopes. Dans le grand appareil de l'astronome de Slough, l'imagedes objets, réfléchie par le miroir incliné au fond du tube, venait seformer à son autre extrémité où se trouvait situé l'oculaire. Ainsil'observateur, au lieu d'être placé à la partie inférieure du tube, sehissait à sa partie supérieure, et là, muni de sa loupe, il plongeaitdans l'énorme cylindre. Cette combinaison avait l'avantage de supprimerle petit miroir destiné à renvoyer l'image à l'oculaire. Celle-ci nesubissait plus qu'une réflexion au lieu de deux. Donc il y avait unmoins grand nombre de rayons lumineux éteints. Donc l'image était moinsaffaiblie. Donc, enfin, on obtenait plus de clarté, avantage précieuxdans l'observation qui devait être faite [Ces réflecteurs sont nommés«front view telescope».].

Ces résolutions prises, les travaux commencèrent. D'après les calculsdu bureau de l'Observatoire de Cambridge, le tube du nouveauréflecteur devait avoir deux cent quatre-vingts pieds de longueur, etson miroir seize pieds de diamètre. Quelque colossal que fût unpareil instrument, il n'était pas comparable à ce télescope long dedix mille pieds (— 3 kilomètres et demi) que l'astronome Hookeproposait de construire il y a quelques années. Néanmoinsl'établissement d'un semblable appareil présentait de grandesdifficultés.

Quant à la question d'emplacement, elle fut promptement résolue. Ils'agissait de choisir une haute montagne, et les hautes montagnes nesont pas nombreuses dans les États.

En effet, le système orographique de ce grand pays se réduit à deuxchaînes de moyenne hauteur, entre lesquelles coule ce magnifiqueMississippi que les Américains appelleraient «le roi des fleuves»,s'ils admettaient une royauté quelconque.

A l'est, ce sont les Appalaches, dont le plus haut sommet, dans leNew-Hampshire, ne dépasse pas cinq mille six cents pieds, ce qui estfort modeste.

A l'ouest, au contraire, on rencontre les montagnes Rocheuses, immensechaîne qui commence au détroit de Magellan, suit la côte occidentalede l'Amérique du Sud sous le nom d'Andes ou de Cordillères, franchitl'isthme de Panama et court à travers l'Amérique du Nord jusqu'auxrivages de la mer polaire.

Ces montagnes ne sont pas très élevées, et les Alpes ou l'Himalaya lesregarderaient avec un suprême dédain du haut de leur grandeur. Eneffet, leur plus haut sommet n'a que dix mille sept cent un pieds,tandis que le mont Blanc en mesure quatorze mille quatre centtrente-neuf, et le Kintschindjinga [La plus haute cime de l'Himalaya.]vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus du niveau de lamer.

Mais, puisque le Gun-Club tenait à ce que le télescope, aussi bien quela Columbiad, fût établi dans les États de l'Union, il fallut secontenter des montagnes Rocheuses, et tout le matériel nécessaire futdirigé sur le sommet de Lon's-Peak, dans le territoire du Missouri.

Dire les difficultés de tout genre que les ingénieurs américainseurent à vaincre, les prodiges d'audace et d'habileté qu'ilsaccomplirent, la plume ou la parole ne le pourrait pas. Ce fut unvéritable tour de force. Il fallut monter des pierres énormes, delourdes pièces forgées, des cornières d'un poids considérable, lesvastes morceaux du cylindre, l'objectif pesant lui seul près de trentemille livres, au-dessus de la limite des neiges perpétuelles, à plusde dix mille pieds de hauteur, après avoir franchi des prairiesdésertes, des forêts impénétrables, des «rapides» effrayants, loin descentres de populations, au milieu de régions sauvages dans lesquelleschaque détail de l'existence devenait un problème presque insoluble.Et néanmoins, ces mille obstacles, le génie des Américains entriompha. Moins d'un an après le commencement des travaux, dans lesderniers jours du mois de septembre, le gigantesque réflecteurdressait dans les airs son tube de deux cent quatre-vingts pieds. Ilétait suspendu à une énorme charpente en fer; un mécanisme ingénieuxpermettait de le manœuvrer facilement vers tous les points du ciel etde suivre les astres d'un horizon à l'autre pendant leur marche àtravers l'espace.

Il avait coûté plus de quatre cent mille dollars [Un million six centmille francs.]. La première fois qu'il fut braqué sur la Lune, lesobservateurs éprouvèrent une émotion à la fois curieuse et inquiète.Qu'allaient-ils découvrir dans le champ de ce télescope quigrossissait quarante-huit mille fois les objets observés? Despopulations, des troupeaux d'animaux lunaires, des villes, des lacs,des océans? Non, rien que la science ne connût déjà, et sur tous lespoints de son disque la nature volcanique de la Lune put êtredéterminée avec une précision absolue.

Mais le télescope des montagnes Rocheuses, avant de servir auGun-Club, rendit d'immenses services à l'astronomie. Grâce à sapuissance de pénétration, les profondeurs du ciel furent sondéesjusqu'aux dernières limites, le diamètre apparent d'un grand nombred'étoiles put être rigoureusement mesuré, et M. Clarke, du bureau deCambridge, décomposa le crab nebula[Nébuleuse qui apparaît sous laforme d'une écrevisse.] du Taureau, que le réflecteur de Lord Rossen'avait jamais pu réduire.

XXV

DERNIERS DÉTAILS

On était au 22 novembre. Le départ suprême devait avoir lieu dixjours plus tard. Une seule opération restait encore à mener à bonnefin, opération délicate, périlleuse, exigeant des précautionsinfinies, et contre le succès de laquelle le capitaine Nicholl avaitengagé son troisième pari. Il s'agissait, en effet, de charger laColumbiad et d'y introduire les quatre cent mille livres defulmi-coton. Nicholl avait pensé, non sans raison peut-être, que lamanipulation d'une aussi formidable quantité de pyroxyle entraîneraitde graves catastrophes, et qu'en tout cas cette masse éminemmentexplosive s'enflammerait d'elle-même sous la pression du projectile.

Il y avait là de graves dangers encore accrus par l'insouciance et lalégèreté des Américains, qui ne se gênaient pas, pendant la guerrefédérale, pour charger leurs bombes le cigare à la bouche. MaisBarbicane avait à cœur de réussir et de ne pas échouer au port; ilchoisit donc ses meilleurs ouvriers, il les fit opérer sous ses yeux,il ne les quitta pas un moment du regard, et, à force de prudence etde précautions, il sut mettre de son côté toutes les chances desuccès.

Et d'abord il se garda bien d'amener tout son chargement à l'enceintede Stone's-Hill. Il le fit venir peu à peu dans des caissonsparfaitement clos. Les quatre cent mille livres de pyroxyle avaientété divisées en paquets de cinq cents livres, ce qui faisait huitcents grosses gargousses confectionnées avec soin par les plus habilesartificiers de Pensacola. Chaque caisson pouvait en contenir dix etarrivait l'un après l'autre par le rail-road de Tampa-Town; de cettefaçon il n'y avait jamais plus de cinq mille livres de pyroxyle à lafois dans l'enceinte. Aussitôt arrivé, chaque caisson était déchargépar des ouvriers marchant pieds nus, et chaque gargousse transportée àl'orifice de la Columbiad, dans laquelle on la descendait au moyen degrues manœuvrées à bras d'hommes. Toute machine à vapeur avait étéécartée, et les moindres feux éteints à deux milles à la ronde.C'était déjà trop d'avoir à préserver ces masses de fulmi-coton contreles ardeurs du soleil, même en novembre. Aussi travaillait-on depréférence pendant la nuit, sous l'éclat d'une lumière produite dansle vide et qui, au moyen des appareils de Ruhmkorff, créait un jourartificiel jusqu'au fond de la Columbiad. Là, les gargousses étaientrangées avec une parfaite régularité et reliées entre elles au moyend'un fil métallique destiné à porter simultanément l'étincelleélectrique au centre de chacune d'elles.

En effet, c'est au moyen de la pile que le feu devait être communiquéà cette masse de fulmi-coton. Tous ces fils, entourés d'une matièreisolante, venaient se réunir en un seul à une étroite lumière percée àla hauteur où devait être maintenu le projectile, là ils traversaientl'épaisse paroi de fonte et remontaient jusqu'au sol par un des éventsdu revêtement de pierre conservé dans ce but. Une fois arrivé ausommet de Stone's-Hill, le fil, supporté sur des poteaux pendant unelongueur de deux milles, rejoignait une puissante pile de Bunzen enpassant par un appareil interrupteur. Il suffisait donc de presser dudoigt le bouton de l'appareil pour que le courant fût instantanémentrétabli et mît le feu aux quatre cent mille livres de fulmi-coton. Ilva sans dire que la pile ne devait entrer en activité qu'au derniermoment.

Le 28 novembre, les huit cents gargousses étaient disposées au fond dela Columbiad. Cette partie de l'opération avait réussi. Mais que detracas, que d'inquiétudes, de luttes, avait subis le présidentBarbicane! Vainement il avait défendu l'entrée de Stone's-Hill;chaque jour les curieux escaladaient les palissades, et quelques-uns,poussant l'imprudence jusqu'à la folie, venaient fumer au milieu desballes de fulmi-coton. Barbicane se mettait dans des fureursquotidiennes. J.-T. Maston le secondait de son mieux, faisant lachasse aux intrus avec une grande vigueur et ramassant les bouts decigares encore allumés que les Yankees jetaient çà et là. Rude tâche,car plus de trois cent mille personnes se pressaient autour despalissades. Michel Ardan s'était bien offert pour escorter lescaissons jusqu'à la bouche de la Columbiad; mais, l'ayant surprislui-même un énorme cigare à la bouche, tandis qu'il pourchassait lesimprudents auxquels il donnait ce funeste exemple, le président duGun-Club vit bien qu'il ne pouvait pas compter sur cet intrépidefumeur, et il fut réduit à le faire surveiller tout spécialement.

Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et lechargement fut mené à bonne fin. Le troisième pari du capitaineNicholl était donc fort aventuré. Restait à introduire le projectiledans la Columbiad et à le placer sur l'épaisse couche de fulmi-coton.

Mais, avant de procéder à cette opération, les objets nécessaires auvoyage furent disposés avec ordre dans le wagon-projectile. Ilsétaient en assez grand nombre, et si l'on avait laissé faire MichelArdan, ils auraient bientôt occupé toute la place réservée auxvoyageurs. On ne se figure pas ce que cet aimable Français voulaitemporter dans la Lune. Une véritable pacotille d'inutilités. MaisBarbicane intervint, et l'on dut se réduire au strict nécessaire.

Plusieurs thermomètres, baromètres et lunettes furent disposés dans lecoffre aux instruments.

Les voyageurs étaient curieux d'examiner la Lune pendant le trajet,et, pour faciliter la reconnaissance de ce monde nouveau, ilsemportaient une excellente carte de Beer et Moedler, la Mappaselenographica, publiée en quatre planches, qui passe à bon droitpour un véritable chef-d'œuvre d'observation et de patience. Ellereproduisait avec une scrupuleuse exactitude les moindres détails decette portion de l'astre tournée vers la Terre; montagnes, vallées,cirques, cratères, pitons, rainures s'y voyaient avec leurs dimensionsexactes, leur orientation fidèle, leur dénomination, depuis les montsDoerfel et Leibniz dont le haut sommet se dresse à la partie orientaledu disque, jusqu'à la Mare frigoris, qui s'étend dans les régionscircumpolaires du Nord.

C'était donc un précieux document pour les voyageurs, car ilspouvaient déjà étudier le pays avant d'y mettre le pied.

Ils emportaient aussi trois rifles et trois carabines de chasse àsystème et à balles explosives; de plus, de la poudre et du plomb entrès grande quantité.

«On ne sait pas à qui on aura affaire, disait Michel Ardan. Hommes oubêtes peuvent trouver mauvais que nous allions leur rendre visite! Ilfaut donc prendre ses précautions.

Du reste, les instruments de défense personnelle étaient accompagnésde pics, de pioches, de scies à main et autres outils indispensables,sans parler des vêtements convenables à toutes les températures,depuis le froid des régions polaires jusqu'aux chaleurs de la zonetorride.

Michel Ardan aurait voulu emmener dans son expédition un certainnombre d'animaux, non pas un couple de toutes les espèces, car il nevoyait pas la nécessité d'acclimater dans la Lune les serpents, lestigres, les alligators et autres bêtes malfaisantes.

«Non, disait-il à Barbicane, mais quelques bêtes de somme, bœuf ouvache, âne ou cheval, feraient bien dans le paysage et nous seraientd'une grande utilité.

—J'en conviens, mon cher Ardan, répondait le président du Gun-Club,mais notre wagon-projectile n'est pas l'arche de Noé. Il n'en a ni lacapacité ni la destination. Ainsi restons dans les limites dupossible.

Enfin, après de longues discussions, il fut convenu que les voyageursse contenteraient d'emmener une excellente chienne de chasseappartenant à Nicholl et un vigoureux terre-neuve d'une forceprodigieuse. Plusieurs caisses des graines les plus utiles furentmises au nombre des objets indispensables. Si l'on eût laissé faireMichel Ardan, il aurait emporté aussi quelques sacs de terre pour lesy semer. En tout cas, il prit une douzaine d'arbustes qui furentsoigneusement enveloppés d'un étui de paille et placés dans un coin duprojectile.

Restait alors l'importante question des vivres, car il fallait prévoirle cas où l'on accosterait une portion de la Lune absolument stérile.Barbicane fit si bien qu'il parvint à en prendre pour une année. Maisil faut ajouter, pour n'étonner personne, que ces vivres consistèrenten conserves de viandes et de légumes réduits à leur plus simplevolume sous l'action de la presse hydraulique, et qu'ils renfermaientune grande quantité d'éléments nutritifs; ils n'étaient pas trèsvariés, mais il ne fallait pas se montrer difficile dans une pareilleexpédition. Il y avait aussi une réserve d'eau-de-vie pouvants'élever à cinquante gallons [Environ 200 litres.] et de l'eau pourdeux mois seulement; en effet, à la suite des dernières observationsdes astronomes, personne ne mettait en doute la présence d'unecertaine quantité d'eau à la surface de la Lune. Quant aux vivres, ileût été insensé de croire que des habitants de la Terre netrouveraient pas à se nourrir là-haut. Michel Ardan ne conservaitaucun doute à cet égard. S'il en avait eu, il ne se serait pas décidéà partir.

«D'ailleurs, dit-il un jour à ses amis, nous ne serons pascomplètement abandonnés de nos camarades de la Terre, et ils aurontsoin de ne pas nous oublier.

—Non, certes, répondit J.-T. Maston.

—Comment l'entendez-vous? demanda Nicholl.

—Rien de plus simple, répondit Ardan. Est-ce que la Columbiad nesera pas toujours là? Eh bien! toutes les fois que la Lune seprésentera dans des conditions favorables de zénith, sinon de périgée,c'est-à-dire une fois par an à peu près, ne pourra-t-on pas nousenvoyer des obus chargés de vivres, que nous attendrons à jour fixe?

—Hurrah! hurrah! s'écria J.-T. Maston en homme qui avait son idée;voilà qui est bien dit! Certainement, mes braves amis, nous ne vousoublierons pas!

—J'y compte! Ainsi, vous le voyez, nous aurons régulièrement desnouvelles du globe, et, pour notre compte, nous serons bien maladroitssi nous ne trouvons pas moyen de communiquer avec nos bons amis de laTerre!

Ces paroles respiraient une telle confiance, que Michel Ardan, avecson air déterminé, son aplomb superbe, eût entraîné tout le Gun-Club àsa suite. Ce qu'il disait paraissait simple, élémentaire, facile,d'un succès assuré, et il aurait fallu véritablement tenir d'une façonmesquine à ce misérable globe terraqué pour ne pas suivre les troisvoyageurs dans leur expédition lunaire.

Lorsque les divers objets eurent été disposés dans le projectile,l'eau destinée à faire ressort fut introduite entre ses cloisons, etle gaz d'éclairage refoulé dans son récipient. Quant au chlorate depotasse et à la potasse caustique, Barbicane, craignant des retardsimprévus en route, en emporta une quantité suffisante pour renouvelerl'oxygène et absorber l'acide carbonique pendant deux mois. Unappareil extrêmement ingénieux et fonctionnant automatiquement sechargeait de rendre à l'air ses qualités vivifiantes et de le purifierd'une façon complète. Le projectile était donc prêt, et il n'y avaitplus qu'à le descendre dans la Columbiad. Opération, d'ailleurs,pleine de difficultés et de périls.

L'énorme obus fut amené au sommet de Stone's-Hill. Là, des gruespuissantes le saisirent et le tinrent suspendu au-dessus du puits demétal.

Ce fut un moment palpitant. Que les chaînes vinssent à casser sous cepoids énorme, et la chute d'une pareille masse eût certainementdéterminé l'inflammation du fulmi-coton.

Heureusement il n'en fut rien, et quelques heures après, lewagon-projectile, descendu doucement dans l'âme du canon, reposait sursa couche de pyroxyle, un véritable édredon fulminant. Sa pressionn'eut d'autre effet que de bourrer plus fortement la charge de laColumbiad.

«J'ai perdu », dit le capitaine en remettant au président Barbicaneune somme de trois mille dollars.

Barbicane ne voulait pas recevoir cet argent de la part d'un compagnonde voyage; mais il dut céder devant l'obstination de Nicholl, quetenait à remplir tous ses engagements avant de quitter la Terre.

«Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose à vous souhaiter,mon brave capitaine.

—Laquelle? demanda Nicholl.

—C'est que vous perdiez vos deux autres paris! De cette façon, nousserons sûrs de ne pas rester en route.

XXVI

FEU!

Le premier jour de décembre était arrivé, jour fatal, car si le départdu projectile ne s'effectuait pas le soir même, à dix heuresquarante-six minutes et quarante secondes du soir, plus de dix-huitans s'écouleraient avant que la Lune se représentât dans ces mêmesconditions simultanées de zénith et de périgée.

Le temps était magnifique; malgré les approches de l'hiver, le soleilresplendissait et baignait de sa radieuse effluve cette Terre quetrois de ses habitants allaient abandonner pour un nouveau monde.

Que de gens dormirent mal pendant la nuit qui précéda ce jour siimpatiemment désiré! Que de poitrines furent oppressées par le pesantfardeau de l'attente! Tous les cœurs palpitèrent d'inquiétude, saufle cœur de Michel Ardan. Cet impassible personnage allait et venaitavec son affairement habituel, mais rien ne dénonçait en lui unepréoccupation inaccoutumée. Son sommeil avait été paisible, lesommeil de Turenne, avant la bataille, sur l'affût d'un canon.

Depuis le matin une foule innombrable couvrait les prairies quis'étendent à perte de vue autour de Stone's-Hill. Tous les quartsd'heure, le rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux; cetteimmigration prit bientôt des proportions fabuleuses, et, suivant lesrelevés du Tampa-Town Observer, pendant cette mémorable journée,cinq millions de spectateurs foulèrent du pied le sol de la Floride.

Depuis un mois la plus grande partie de cette foule bivouaquait autourde l'enceinte, et jetait les fondements d'une ville qui s'est appeléedepuis Ardan's-Town. Des baraquements, des cabanes, des cahutes, destentes hérissaient la plaine, et ces habitations éphémères abritaientune population assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes citésde l'Europe.

Tous les peuples de la terre y avaient des représentants; tous lesdialectes du monde s'y parlaient à la fois. On eût dit la confusiondes langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel. Là, lesdiverses classes de la société américaine se confondaient dans uneégalité absolue. Banquiers, cultivateurs, marins, commissionnaires,courtiers, planteurs de coton, négociants, bateliers, magistrats, s'ycoudoyaient avec un sans-gêne primitif. Les créoles de la Louisianefraternisaient avec les fermiers de l'Indiana; les gentlemen duKentucky et du Tennessee, les Virginiens élégants et hautainsdonnaient la réplique aux trappeurs à demi sauvages des Lacs et auxmarchands de bœufs de Cincinnati. Coiffés du chapeau de castor blancà larges bord, ou du panama classique, vêtus de pantalons en cotonnadebleue des fabriques d'Opelousas, drapés dans leurs blouses élégantesde toile écrue, chaussés de bottines aux couleurs éclatantes, ilsexhibaient d'extravagants jabots de batiste et faisaient étinceler àleur chemise, à leurs manchettes, à leurs cravates, à leurs dixdoigts, voire même à leurs oreilles, tout un assortiment de bagues,d'épingles, de brillants, de chaînes, de boucles, de breloques, dontle haut prix égalait le mauvais goût. Femmes, enfants, serviteurs,dans des toilettes non moins opulentes, accompagnaient, suivaient,précédaient, entouraient ces maris, ces pères, ces maîtres, quiressemblaient à des chefs de tribu au milieu de leurs famillesinnombrables.

A l'heure des repas, il fallait voir tout ce monde se précipiter surles mets particuliers aux États du Sud et dévorer, avec un appétitmenaçant pour l'approvisionnement de la Floride, ces aliments quirépugneraient à un estomac européen, tels que grenouilles fricassées,singes à l'étouffée, «fish-chowder [Mets composé de poissonsdivers.]», sarigue rôtie, opossum saignant, ou grillades de racoon.

Mais aussi quelle série variée de liqueurs ou de boissons venait enaide à cette alimentation indigeste! Quels cris excitants, quellesvociférations engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou lestavernes ornées de verres, de chopes, de flacons, de carafes, debouteilles aux formes invraisemblables, de mortiers pour piler lesucre et de paquets de paille!

«Voilà le julep à la menthe! criait l'un de ces débitants d'une voixretentissante.

—Voici le sangaree au vin de Bordeaux! répliquait un autre d'un tonglapissant.

—Et du gin-sling! répétait celui-ci.

—Et le cocktail! le brandy-smash! criait celui-là.

—Qui veut goûter le véritable mint-julep, à la dernière mode?s'écriaient ces adroits marchands en faisant passer rapidement d'unverre à l'autre, comme un escamoteur fait d'une muscade, le sucre, lecitron, la menthe verte, la glace pilée, l'eau, le cognac et l'ananasfrais qui composent cette boisson rafraîchissante.

Aussi, d'habitude, ces incitations adressées aux gosiers altérés sousl'action brûlante des épices se répétaient, se croisaient dans l'airet produisaient un assourdissant tapage. Mais ce jour-là, ce premierdécembre, ces cris étaient rares. Les débitants se fussent vainementenroués à provoquer les chalands. Personne ne songeait ni à manger nià boire, et, à quatre heures du soir, combien de spectateurscirculaient dans la foule qui n'avaient pas encore pris leur lunchaccoutumé! Symptôme plus significatif encore, la passion violente del'Américain pour les jeux était vaincue par l'émotion. A voir lesquilles du tempins couchées sur le flanc, les dés du creps dormantdans leurs cornets, la roulette immobile, le cribbage abandonné, lescartes du whist, du vingt-et-un, du rouge et noir, du monte et dufaro, tranquillement enfermées dans leurs enveloppes intactes, oncomprenait que l'événement du jour absorbait tout autre besoin et nelaissait place à aucune distraction.

Jusqu'au soir, une agitation sourde, sans clameur, comme celle quiprécède les grandes catastrophes, courut parmi cette foule anxieuse.Un indescriptible malaise régnait dans les esprits, une torpeurpénible, un sentiment indéfinissable qui serrait le cœur. Chacunaurait voulu «que ce fût fini».

Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement.La Lune se levait sur l'horizon. Plusieurs millions de hurrahssaluèrent son apparition. Elle était exacte au rendez-vous. Lesclameurs montèrent jusqu'au ciel; les applaudissements éclatèrent detoutes parts, tandis que la blonde Phoebé brillait paisiblement dansun ciel admirable et caressait cette foule enivrée de ses rayons lesplus affectueux.

En ce moment parurent les trois intrépides voyageurs. A leur aspectles cris redoublèrent d'intensité. Unanimement, instantanément, lechant national des États-Unis s'échappa de toutes les poitrineshaletantes, et le Yankee doodle, repris en chœur par cinq millionsd'exécutants, s'éleva comme une tempête sonore jusqu'aux dernièreslimites de l'atmosphère.

Puis, après cet irrésistible élan, l'hymne se tut, les dernièresharmonies s'éteignirent peu à peu, les bruits se dissipèrent, et unerumeur silencieuse flotta au-dessus de cette foule si profondémentimpressionnée. Cependant, le Français et les deux Américains avaientfranchi l'enceinte réservée autour de laquelle se pressait l'immensefoule. Ils étaient accompagnés des membres du Gun-Club et desdéputations envoyées par les observatoires européens. Barbicane,froid et calme, donnait tranquillement ses derniers ordres. Nicholl,les lèvres serrées, les mains croisées derrière le dos, marchait d'unpas ferme et mesuré. Michel Ardan, toujours dégagé, vêtu en parfaitvoyageur, les guêtres de cuir aux pieds, la gibecière au côté,flottant dans ses vastes vêtements de velours marron, le cigare à labouche, distribuait sur son passage de chaleureuses poignées de mainavec une prodigalité princière. Il était intarissable de verve, degaieté, riant, plaisantant, faisant au digne J.-T. Maston des farcesde gamin, en un mot «Français», et, qui pis est, «Parisien» jusqu'à ladernière seconde.

Dix heures sonnèrent. Le moment était venu de prendre place dans leprojectile; la manœuvre nécessaire pour y descendre, la plaque defermeture à visser, le dégagement des grues et des échafaudagespenchés sur la gueule de la Columbiad exigeaient un certain temps.

Barbicane avait réglé son chronomètre à un dixième de seconde près surcelui de l'ingénieur Murchison, chargé de mettre le feu aux poudres aumoyen de l'étincelle électrique; les voyageurs enfermés dans leprojectile pourraient ainsi suivre de l'œil l'impassible aiguille quimarquerait l'instant précis de leur départ.

Le moment des adieux était donc arrivé. La scène fut touchante; endépit de sa gaieté fébrile, Michel Ardan se sentit ému. J.-T. Mastonavait retrouvé sous ses paupières sèches une vieille larme qu'ilréservait sans doute pour cette occasion. Il la versa sur le front deson cher et brave président.

«Si je partais? dit-il, il est encore temps!

—Impossible, mon vieux Maston», répondit Barbicane.

Quelques instants plus tard, les trois compagnons de route étaientinstallés dans le projectile, dont ils avaient vissé intérieurement laplaque d'ouverture, et la bouche de la Columbiad, entièrement dégagée,s'ouvrait librement vers le ciel.

Nicholl, Barbicane et Michel Ardan étaient définitivement murés dansleur wagon de métal.

Qui pourrait peindre l'émotion universelle, arrivée alors à sonparoxysme?

La lune s'avançait sur un firmament d'une pureté limpide, éteignantsur son passage les feux scintillants des étoiles; elle parcouraitalors la constellation des Gémeaux et se trouvait presque à mi-cheminde l'horizon et du zénith. Chacun devait donc facilement comprendreque l'on visait en avant du but, comme le chasseur vise en avant dulièvre qu'il veut atteindre.

Un silence effrayant planait sur toute cette scène. Pas un souffle devent sur la terre! Pas un souffle dans les poitrines! Les cœursn'osaient plus battre. Tous les regards effarés fixaient la gueulebéante de la Columbiad.

Murchison suivait de l'œil l'aiguille de son chronomètre. Il s'enfallait à peine de quarante secondes que l'instant du départ nesonnât, et chacune d'elles durait un siècle.

A la vingtième, il y eut un frémissement universel, et il vint à lapensée de cette foule que les audacieux voyageurs enfermés dans leprojectile comptaient aussi ces terribles secondes! Des cris isoléss'échappèrent:

«Trente-cinq!—trente-six!—trente-sept!—trente-huit!—trente-neuf!—quarante!Feu!!!»

Aussitôt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil,rétablit le courant et lança l'étincelle électrique au fond de laColumbiad.

Une détonation épouvantable, inouïe, surhumaine, dont rien ne sauraitdonner une idée, ni les éclats de la foudre, ni le fracas deséruptions, se produisit instantanément. Une immense gerbe de feujaillit des entrailles du sol comme d'un cratère. La terre sesouleva, et c'est à peine si quelques personnes purent un instantentrevoir le projectile fendant victorieusement l'air au milieu desvapeurs flamboyantes.

XXVII

TEMPS COUVERT

Au moment où la gerbe incandescente s'éleva vers le ciel à uneprodigieuse hauteur, cet épanouissement de flammes éclaira la Florideentière, et, pendant un instant incalculable, le jour se substitua àla nuit sur une étendue considérable de pays. Cet immense panache defeu fut aperçu de cent milles en mer du golfe comme de l'Atlantique,et plus d'un capitaine de navire nota sur son livre de bordl'apparition de ce météore gigantesque.

La détonation de la Columbiad fut accompagnée d'un véritabletremblement de terre. La Floride se sentit secouer jusque dans sesentrailles. Les gaz de la poudre, dilatés par la chaleur,repoussèrent avec une incomparable violence les couchesatmosphériques, et cet ouragan artificiel, cent fois plus rapide quel'ouragan des tempêtes, passa comme une trombe au milieu des airs.

Pas un spectateur n'était resté debout; hommes, femmes, enfants, tousfurent couchés comme des épis sous l'orage; il y eut un tumulteinexprimable, un grand nombre de personnes gravement blessées, etJ.-T. Maston, qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, sevit rejeté à vingt toises en arrière et passa comme un bouletau-dessus de la tête de ses concitoyens. Trois cent mille personnesdemeurèrent momentanément sourdes et comme frappées de stupeur.

Le courant atmosphérique, après avoir renversé les baraquements,culbuté les cabanes, déraciné les arbres dans un rayon de vingtmilles, chassé les trains du railway jusqu'à Tampa, fondit sur cetteville comme une avalanche, et détruisit une centaine de maisons, entreautres l'église Saint-Mary, et le nouvel édifice de la Bourse, qui selézarda dans toute sa longueur. Quelques-uns des bâtiments du port,choqués les uns contre les autres, coulèrent à pic, et une dizaine denavires, mouillés en rade, vinrent à la côte, après avoir cassé leurschaînes comme des fils de coton.

Mais le cercle de ces dévastations s'étendit plus loin encore, etau-delà des limites des États-Unis. L'effet du contrecoup, aidé desvents d'ouest, fut ressenti sur l'Atlantique à plus de trois centsmilles des rivages américains. Une tempête factice, une tempêteinattendue, que n'avait pu prévoir l'amiral Fitz-Roy, se jeta sur lesnavires avec une violence inouïe; plusieurs bâtiments, saisis dans cestourbillons épouvantables sans avoir le temps d'amener, sombrèrentsous voiles, entre autres le Childe-Harold, de Liverpool,regrettable catastrophe qui devint de la part de l'Angleterre l'objetdes plus vives récriminations.

Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n'ait d'autre garantie quel'affirmation de quelques indigènes, une demi-heure après le départ duprojectile, des habitants de Gorée et de Sierra Leone prétendirentavoir entendu une commotion sourde, dernier déplacement des ondessonores, qui, après avoir traversé l'Atlantique, venait mourir sur lacôte africaine.

Mais il faut revenir à la Floride. Le premier instant du tumultepassé, les blessés, les sourds, enfin la foule entière se réveilla, etdes cris frénétiques: «Hurrah pour Ardan! Hurrah pour Barbicane!Hurrah pour Nicholl!» s'élevèrent jusqu'aux cieux. Plusieurs milliond'hommes, le nez en l'air, armés de télescopes, de lunettes, delorgnettes, interrogeaient l'espace, oubliant les contusions et lesémotions, pour ne se préoccuper que du projectile. Mais ils lecherchaient en vain. On ne pouvait plus l'apercevoir, et il fallaitse résoudre à attendre les télégrammes de Long's-Peak. Le directeurde l'Observatoire de Cambridge [M. Belfast.] se trouvait à son postedans les montagnes Rocheuses, et c'était à lui, astronome habile etpersévérant, que les observations avaient été confiées.

Mais un phénomène imprévu, quoique facile à prévoir, et contre lequelon ne pouvait rien, vint bientôt mettre l'impatience publique à unerude épreuve.

Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel assombri secouvrit de nuages. Pouvait-il en être autrement, après le terribledéplacement des couches atmosphériques, et cette dispersion del'énorme quantité de vapeurs qui provenaient de la déflagration dequatre cent mille livres de pyroxyle? Tout l'ordre naturel avait ététroublé. Cela ne saurait étonner, puisque, dans les combats sur mer,on a souvent vu l'état atmosphérique brutalement modifié par lesdécharges de l'artillerie.

Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon chargé de nuages épais,lourd et impénétrable rideau jeté entre le ciel et la terre, et qui,malheureusement, s'étendit jusqu'aux régions des montagnes Rocheuses.Ce fut une fatalité. Un concert de réclamations s'éleva de toutes lesparties du globe. Mais la nature s'en émut peu, et décidément,puisque les hommes avaient troublé l'atmosphère par leur détonation,ils devaient en subir les conséquences.

Pendant cette première journée, chacun chercha à pénétrer le voileopaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacund'ailleurs se trompait en portant ses regards vers le ciel, car, parsuite du mouvement diurne du globe, le projectile filaitnécessairement alors par la ligne des antipodes.

Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuitimpénétrable et profonde, quand la Lune fut remontée sur l'horizon, ilfut impossible de l'apercevoir; on eût dit qu'elle se dérobait àdessein aux regards des téméraires qui avaient tiré sur elle. Il n'yeut donc pas d'observation possible, et les dépêches de Long's-Peakconfirmèrent ce fâcheux contretemps.

Cependant, si l'expérience avait réussi, les voyageurs, partis le 1erdécembre à dix heures quarante-six minutes et quarante secondes dusoir, devaient arriver le 4 à minuit. Donc, jusqu'à cette époque, etcomme après tout il eût été bien difficile d'observer dans cesconditions un corps aussi petit que l'obus, on prit patience sans tropcrier.

Le 4 décembre, de huit heures du soir à minuit, il eût été possible desuivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme un point noirsur le disque éclatant de la Lune. Mais le temps demeuraimpitoyablement couvert, ce qui porta au paroxysme l'exaspérationpublique. On en vint à injurier la Lune qui ne se montrait point.Triste retour des choses d'ici-bas!

J.-T. Maston, désespéré, partit pour Long's-Peak. Il voulaitobserver lui-même. Il ne mettait pas en doute que ses amis ne fussentarrivés au terme de leur voyage. On n'avait pas, d'ailleurs, entendudire que le projectile fût retombé sur un point quelconque des îles etdes continents terrestres, et J.-T. Maston n'admettait pas un instantune chute possible dans les océans dont le globe est aux trois quartscouvert.

Le 5, même temps. Les grands télescopes du Vieux Monde, ceuxd'Herschell, de Rosse, de Foucault, étaient invariablement braqués surl'astre des nuits, car le temps était précisément magnifique enEurope; mais la faiblesse relative de ces instruments empêchait touteobservation utile.

Le 6, même temps. L'impatience rongeait les trois quarts du globe.On en vint à proposer les moyens les plus insensés pour dissiper lesnuages accumulés dans l'air.

Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espéra, mais l'espoir nefut pas de longue durée, et le soir, les nuages épaissis défendirentla voûte étoilée contre tous les regards.

Alors cela devint grave. En effet, le 11, à neuf heures onze minutesdu matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier. Après cedélai, elle irait en déclinant, et, quand même le ciel seraitrasséréné, les chances de l'observation seraient singulièrementamoindries; en effet, la Lune ne montrerait plus alors qu'une portiontoujours décroissante de son disque et finirait par devenir nouvelle,c'est-à-dire qu'elle se coucherait et se lèverait avec le soleil, dontles rayons la rendraient absolument invisible. Il faudrait doncattendre jusqu'au 3 janvier, à midi quarante-quatre minutes, pour laretrouver pleine et commencer les observations.

Les journaux publiaient ces réflexions avec mille commentaires et nedissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patienceangélique.

Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer lesAméricains. Il fut couvert de huées, et, blessé sans doute d'unpareil accueil, il se montra fort avare de ses rayons.

Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et l'oneut des craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien conservéjusqu'alors sous son crâne de gutta-percha.

Mais le 11, une de ces épouvantables tempêtes des régionsintertropicales se déchaîna dans l'atmosphère. De grands vents d'estbalayèrent les nuages amoncelés depuis si longtemps, et le soir, ledisque à demi rongé de l'astre des nuits passa majestueusement aumilieu des limpides constellations du ciel.

XXVIII

UN NOUVEL ASTRE

Cette nuit même, la palpitante nouvelle si impatiemment attendueéclata comme un coup de foudre dans les États de l'Union, et, de là,s'élançant à travers l'Océan, elle courut sur tous les filstélégraphiques du globe. Le projectile avait été aperçu, grâce augigantesque réflecteur de Long's-Peak.

Voici la note rédigée par le directeur de l'Observatoire de Cambridge.Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande expérience duGun-Club.

Longs's-Peak, 12 décembre.

A MM. LES MEMBRES DU BUREAU DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE.

Le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill a été aperçu parMM. Belfast et J.-T. Maston, le 12 décembre, à huit heuresquarante-sept minutes du soir, la Lune étant entrée dans son dernierquartier.

Ce projectile n'est point arrivé à son but. Il a passé à côté, maisassez près, cependant, pour être retenu par l'attraction lunaire.

Là, son mouvement rectiligne s'est changé en un mouvement circulaired'une rapidité vertigineuse, et il a été entraîné suivant une orbiteelliptique autour de la Lune, dont il est devenu le véritablesatellite.

Les éléments de ce nouvel astre n'ont pas encore pu être déterminés.On ne connaît ni sa vitesse de translation, ni sa vitesse de rotation.La distance qui le sépare de la surface de la Lune peut être évaluée àdeux mille huit cent trente-trois milles environ (— 4,500 lieues).

Maintenant, deux hypothèses peuvent se produire et amener unemodification dans l'état des choses:

Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageursatteindront le but de leur voyage;

Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera autourdu disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici latentative du Gun-Club n'a eu d'autre résultat que de doter d'un nouvelastre notre système solaire.

J.-M. BELFAST.

Que de questions soulevait ce dénouement inattendu! Quelle situationgrosse de mystères l'avenir réservait aux investigations de lascience! Grâce au courage et au dévouement de trois hommes, cetteentreprise, assez futile en apparence, d'envoyer un boulet à la Lune,venait d'avoir un résultat immense, et dont les conséquences sontincalculables. Les voyageurs, emprisonnés dans un nouveau satellite,s'ils n'avaient pas atteint leur but, faisaient du moins partie dumonde lunaire; ils gravitaient autour de l'astre des nuits, et, pourle première fois, l'œil pouvait en pénétrer tous les mystères. Lesnoms de Nicholl, de Barbicane, de Michel Ardan, devront donc être àjamais célèbres dans les fastes astronomiques, car ces hardisexplorateurs, avides d'agrandir le cercle des connaissances humaines,se sont audacieusement lancés à travers l'espace, et ont joué leur viedans la plus étrange tentative des temps modernes.

Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y eutdans l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi. Était-ilpossible de venir en aide à ces hardis habitants de la Terre? Non,sans doute, car ils s'étaient mis en dehors de l'humanité enfranchissant les limites imposées par Dieu aux créatures terrestres.Ils pouvaient se procurer de l'air pendant deux mois. Ils avaient desvivres pour un an. Mais après?... Les cœurs les plus insensiblespalpitaient à cette terrible question.

Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation fût désespérée.Un seul avait confiance, et c'était leur ami dévoué, audacieux etrésolu comme eux, le brave J.-T. Maston.

D'ailleurs, il ne les perdait pas des yeux. Son domicile futdésormais le poste de Long's-Peak; son horizon, le miroir de l'immenseréflecteur. Dès que la lune se levait à l'horizon, il l'encadraitdans le champ du télescope, il ne la perdait pas un instant du regardet la suivait assidûment dans sa marche à travers les espacesstellaires; il observait avec une éternelle patience le passage duprojectile sur son disque d'argent, et véritablement le digne hommerestait en perpétuelle communication avec ses trois amis, qu'il nedésespérait pas de revoir un jour.

«Nous correspondrons avec eux, disait-il à qui voulait l'entendre, dèsque les circonstances le permettront. Nous aurons de leurs nouvelleset ils auront des nôtres! D'ailleurs, je les connais, ce sont deshommes ingénieux. A eux trois ils emportent dans l'espace toutes lesressources de l'art, de la science et de l'industrie. Avec cela onfait ce qu'on veut, et vous verrez qu'ils se tireront d'affaire!»


Related articles

Latest comments